Juillet

Mémoire de description des fortifications de Lorient

Mémoire sur les fortifications de Lorient, 1770 © Archives de Lorient
Mémoire sur les fortifications de Lorient, 1770 © Archives de Lorient

Mémoire de neuf pages présentant les propositions de modifications de Louis Lazare d'Ajot pour la défense de Lorient, rédigé en 1770 par Pierre de Fremond de la Merveillère, ingénieur du corps royal du génie

Transcription de la première page :

Cette ville est située sur la rive droite de la rivière de Pont-Scorff, dans laquelle est le port pour recevoir les vaisseaux de la Compagnie des Indes, ou bien, depuis que cette compagnie est supprimée, ceux des particuliers qui font le même commerce en leur nom. Le Roi ayant acheté tous les bâtiments et effets relatifs à ce commerce, le port de l’orient est donc aujourd’hui un port du Roi, qui doit conséquemment être mis à l’abri de toute insulte ; et quand même il ne serait considéré que comme port marchand, il ne serait pas moins essentiel pour le bien de l’état d’empêcher l’ennemi de s’emparer ou de brûler les édifices immenses et magnifiques où se déposent les richesses que le commerce y transporte.

Il paraît étonnant, depuis le temps que la Compagnie y faisait le dépôt de ses effets les plus précieux, qu’elle ait autant négligé le soin de pourvoir à la sûreté de cette place et encore plus que l’ennemi n’ait pas réussi à s’en rendre maître lorsque les Anglais débarquèrent à Pouldu en 1746, vinrent établir une batterie de mortier et de canon à 300 toises environ de cette ville sur la droite et près de la chaussée qui conduit au passage de Sainte-Catherine. À peine était-elle enceinte du côté de la terre d’un mauvais mur crénelé on fut obligé de faire en plusieurs parties un épaulement en barriques et en planchers ; et presque totalement dénuée de troupes. Ce ne fut qu’à la frayeur ridicule des attaquants qu’on dût la conservation avertie par cette tentative et par le danger qu’elle avait couru, de celui qu’elle pouvait à chaque instant courir encore, la Compagnie songea à élever quelques fortifications. Ses ingénieurs construisirent l’enceinte défectueuse qui existe, dont la ville se chargea de payer le revêtement. On travailla ensuite aux dehors qui furent ordonnés par le Roi et tant bien que mal accommodés à ce qui était déjà fait, ou il fût défendu de faire les moindres changements.

Ces ouvrages extérieurs consistent en deux bastions détachés, deux demi-lunes et tenailles ; le tout enveloppé d’un chemin couvert. Quelques parties sont revêtues en pierres sèches, la plupart et surtout les contrescarpes ne le sont point du tout. Les fossés ne sont pas à moitié excavés tant en largeur qu’en profondeur ; et enfin cette fortification n’offre que deux masses informes de terre, qui indiquent que la continuation de ces ouvrages fût suspendue peu après qu’ils avaient été ordonnés.

À la gauche de l’enceinte en sortant par la porte Royale, au-delà d’une petite chaussée qui sépare une flaque d’eau assez considérable d’un ancien chenal le long du quai dans lequel il n’y a plus d’eau qu’à marée haute, est un ouvrage en terre fort irrégulier que l’on nomme ouvrage de Kerlin. Il est enveloppé d’un chemin couvert qui s’étend beaucoup sur la droite. Son objet est d’empêcher les approches de l’ennemi le long de la chaussée du passage de Sainte-Catherine ou dans la partie de la pointe de Kernel [lunette de Kernel : sur une petite butte en face de la cale Ory (vers les actuelles rue Courbet et Brizeux)]. Cet ouvrage est bien placé et domine passablement surtout à son saillant sur le petit vallon qui le sépare de cette pointe. Sa face gauche est flanquée assez directement avec celle du bastion mais la droite ne l’est que par un amas confus de retranchements étranglés qui ressemblent plutôt à un labyrinthe qu’à une fortification. […]

La suite du mémoire s'efforce de démontrer la nécessité d'effectuer des travaux de modifications sur les divers édifices, notamment sur les batteries qui ne pourraient éloigner l'ennemi et dont les informités les rendent faciles à prendre. Il vante également la rade d'une lieue de longueur, qu'il faut bien connaître avant de s'engager et qui est parfaitement défendue par la citadelle de Port-Louis et la lunette du Kernével et la batterie de l'île Saint-Michel. Il aborde le besoin de protéger les côtes d’éventuels débarquements en occupant les hauteurs des pointes de la Vrai Croix, de Kernel et de Penmané ce qui permettrait d'éviter l'incendie du port avec des bombes ou des boulets rouges tirés de ces points de vue. Pour cela, le rapport préconise des constructions revêtues de bonne maçonnerie où 2, 3 à 400 hommes pourraient être placés. Outre ces points à défendre pour protéger la rade, il convient d'établir des ouvrages sur les fronts du côté de la terre. Les travaux sont évalués à environ un million de livres.

Pierre Antoine Jérôme de Fremond, né le 22 octobre 1737 à Craon, est un ingénieur du corps royal du génie, affecté en Bretagne en 1760 après avoir été  réformé de l'armée au grade de lieutenant. En 1768 -1769, il participe aux campagnes de Corse et est à nouveau réformé le 30 décembre 1769 en tant que capitaine. En 1773, il est nommé ingénieur à Brest. Affecté à Sète en 1779, il est muté à Saumur en 1784. Le 18 octobre 1785, il épouse Marie Louise Charlotte d'Ajot, fille de Louis Lazare d'Ajot, ingénieur du corps royal du génie et l’un des treize directeurs du génie de Brest.
Nommé directeur général des fortifications des îles du Vent le 22 août 1788, Pierre de Fremond débarque à Port-au-Prince en janvier 1789. Il est parti de Nantes en novembre 1788, accompagné de sa femme, ses enfants et deux domestiques, à bord du navire le Juste des armateurs Arnous père et fils. Ces armateurs sont le père et les frères de René et Nicolas qui créent l'armement Société Arnous Frères à Lorient.

Le 20 juin 1790, Pierre de Fremond de la Merveillère est nommé inspecteur des frontières de la colonie. Jusqu'à son départ du Cap, le 4 juillet 1792, il s'occupe de la fixation de la frontière entre la partie espagnol et la partie française. Il assiste au début de la révolte de Saint-Domingue.
Chevalier de Saint-Louis, licencié es-lois, il décède le 2 août 1805 à la Merveillère à Thuré.