Frédéric Reech

L'amiral Frédéric Reech
L'amiral Frédéric Reech

L’amiral Frédéric Reech est né à Lampertsloch (Bas-Rhin), le 9 septembre 1805. Élève brillant, il entre en 1823 à l’École polytechnique et opte à sa sortie pour l’École d’application du génie maritime.  Après une carrière commencée à Brest (1826) et à Cherbourg (1829), le sous-ingénieur, Frédéric Reech arrive à Lorient au mois de mai 1831. Il découvre une ville corsetée dans ses remparts qui rêve encore de la splendeur de la Compagnie des Indes. Elle est dirigée par des hommes du XVIIIe siècle figés dans les schémas du passé qui tentent vainement d’endiguer la misère qui suinte de partout et particulièrement des faubourgs.

Une ville ouvrière

L’avenir de Lorient repose essentiellement sur l’arsenal lequel fournit plus de la moitié des emplois. De ce fait, l’équilibre social est très fragile et  tributaire de la politique de la Marine. Les ouvriers et journaliers qui constituent les deux grandes catégories de personnel industriel de l’Arsenal ont « de ce fait » les yeux rivés sur le plan de charge qui en période de crise les plonge dans le chômage. D’autre part, les interrogations concernant la viabilité du site n’incitent pas à la sérénité car un rapport de 1822 remarque que  « Lorient manque de débouchés, de consommateurs, de capitalistes et de spéculateurs » et lorsque Frédéric Reech débarque à Lorient, le baron Tupinier estime que ce port « ne rendra jamais de grands services à la marine française ! » Comme on le voit l’existence du lieu est une question qui taraude les autorités : le port de guerre et les chantiers sont installés de chaque côté du Scorff et l’absence d’un pont est un handicap pour le sérieux et le suivi du travail. De plus, c’est un secteur qui s’envase naturellement et qui impose de draguer sans cesse pour préserver le chenal et les capacités de mouillage des navires. Dans ces conditions, l’arsenal est condamné à réussir et c’est un challenge important qui attend le jeune polytechnicien Frédéric Reech.

Une ville de bonne compagnie

Le 1er juin 1831, Frédéric Reech nouvellement chargé des études à l’Ecole d’application du génie maritime sous la responsabilité du Directeur des constructions navales M. Chaumont, prend ses nouvelles fonctions. Quelques années plus tard, ne supportant plus cette tutelle, il demande sa mutation. Cette dernière est refusée mais en contre partie, il est nommé directeur de l’Ecole d’application. Désormais, il s’attache à développer l’audience de cet établissement dont les effectifs sont fragiles. En effet, lorsque le jeune polytechnicien Henri Dupuy de Lôme[1] opte pour le génie maritime en 1837 et suit à Lorient les cours de l’école d’application, il y a seulement cinq élèves ! Mais, c’est un début car Frédéric Reech se démène pour faire de l’école un pôle d’excellence. Il est omniprésent et enseigne : la géométrie, la théorie des vaisseaux, les questions nautiques, la stabilité du navire, et la résistance des matériaux. Il a l’art de susciter éveil et curiosité chez les élèves qui sont rapidement conquis par son accent alsacien et la fulgurante intelligence de cet enseignant incomparable. Le « bon père Reech » comme l’appelle affectueusement ses étudiants et « ses p’tits thiorèms[2] » est déjà connu par ses travaux sur la vapeur et la conception de machines.  Homme de passion à l’esprit novateur il poursuit ses recherches par de nombreux voyages d’études lui permettant d’enrichir son enseignement. Cet homme « exceptionnel » est  rapidement reçu par la bourgeoisie locale laquelle mène « grand train » et a des filles à marier. Le 5 juillet 1837, il épouse à Lorient : Bonne, Marie Buret.[3] Elle est la fille d’un riche négociant, propriétaire du château du Lain à Gestel. Désormais, il sait sa carrière ancrée « principalement » au pays de Lorient, ville qu’il affectionne particulièrement. Pendant vingt-trois ans, il assure la direction de l’Ecole d’application du génie maritime et y dispense un enseignement de haut niveau scientifique qui attire les meilleurs élèves de Polytechnique.   

Une belle carrière

Le 11 avril 1854, l’école est transférée à Paris et dans le même temps, un décret impérial[4] élève l’ingénieur de 1e classe du génie maritime, Fréderic Reech au grade de Directeur des constructions navales. Sa valeur et son dévouement sont reconnus et c’est tout naturellement qu’il est reconduit à la tête de l’école où il poursuit ses recherches et son enseignement. Par manque de temps et négligence, ce grand scientifique rédige rarement ses cours car dit-il : « Ils sont inscrits dans la mémoire de mes élèves. » Malgré l’éloignement de Lorient, Frédéric Reech reste proche du maire de la ville, Joseph Le Mélorel de La Haichois et l’encourage dans son action en faveur de l’instruction qui est la clé du développement de la cité. En 1869, le décès du député-maire de Lorient l’attriste profondément mais il est heureux de la candidature et de l’élection comme député du Morbihan de son ancien élève Henri Dupuy de Lôme, directeur du matériel au ministère de la Marine lequel reste « profondément » attaché à son ancien professeur. Le 1er octobre 1870, l’amiral Frédéric Reech quitte le service actif. Cet « officier d’un haut mérite scientifique » pense se retirer dans sa ville natale de Lampertsloch mais l’annexion de son cher « pays » le navre et il déclare à sa famille restée là bas : « Je ne reviendrai plus tant que l’Alsace sera Allemande. »

Une disparition paisible

 Profondément affecté par la disparition de son épouse et sans enfant, il se retire à Lorient, sa ville d’adoption. Commandeur de la Légion d’honneur, il décède le 6 mai 1884, 10, rue de Pont-Carré dans l’indifférence générale. Cet homme bon et généreux qui souhaitait reposer auprès des siens dans le paisible cimetière de sa commune natale au pied du premier contrefort des Vosges, entre les champs de bataille de Wissembourg et de Reichshoffen effectue son dernier voyage à travers la France et retrouve le 12 mai 1884, son cher pays et sa terre natale. Il repose désormais à côté de son père dans une humble tombe bien loin des rivages et des embruns du pays de Lorient.

Pour le 30e anniversaire de sa disparition, Le Nouvelliste du Morbihan, se souvient enfin de la disparition de l’éminent ingénieur « dont le nom mérite d’être conservé dans la marine et dans notre ville » et de son esprit novateur « qui sut donner à son enseignement une haute valeur scientifique. » Rappelant que ce mathématicien distingué a été le professeur de Dupuy de Lôme, il ajoute : « On ne peut oublier, à Lorient, le maître qui a formé un tel élève. » Pourtant, aujourd’hui, l’amiral Frédéric Reech est totalement oublié de la population lorientaise.

Texte de Patrick Bollet


[1] Henri Dupuy de Lôme 1816-1885. Après Polytechnique et l’Ecole d’application du génie maritime à Lorient, le jeune Dupuy de Lôme est affecté à Toulon, le 9 novembre 1839. C’est le début d’une brillante carrière au service de la France. En quelques années il révolutionne l’architecture navale. Tout d’abord par la conception du Napoléon, navire à vapeur à grande vitesse qui bat le 25 septembre 1852 des records de vitesse entre Marseille et Toulon, avec Napoléon III à son bord. Il est récompensé en 1855 : « Devançant les conceptions des genres les plus hardis, alors que l’hélice ne fait encore dans la marine qu’une entrée timide, M. Dupuy de Lôme a conçu et construit le premier vaisseau à hélice « grande vitesse ». » Puis, il construit le premier cuirassé de guerre  La Gloire  qui donne à la  flotte française une avance technique considérable. Après de nombreuses réalisations, il met ses talents au service de la marine privée au sein de la « Compagnie des Messageries Maritimes. » En 1860,  il est nommé au Conseil d’Etat puis est élu député du  Morbihan en 1869 et sénateur inamovible en 1877. Il décède à Paris, le 1er février 1885.
[2] Souvenirs de famille sur le célèbre ingénieur Henri Dupuy de Lôme.
[3] Elle est née, le 9 novembre 1810 de François Buret et de Perrine, Françoise Le Cuir.
[4] 12 avril 1854.