La base de sous-marins de Keroman

Histoire d'un site

Pointe de Trévignon jusqu'à Lorient et l'île de Groix, carte allemande, 1939, Coll. AML, 2Fi208
Pointe de Trévignon jusqu'à Lorient et l'île de Groix, carte allemande, 1939, Coll. AML, 2Fi208

La base de sous-marins de Keroman n’est pas seulement le monument le plus important de la seconde guerre mondiale à Lorient. Elle est aussi l’un des rares vestiges de l’affrontement idéologique et militaire entre démocraties et totalitarismes au XXème siècle, et à ce titre un élément majeur du patrimoine de l’humanité.

La rade de Lorient offre des atouts indéniables tant par sa position stratégique sur l’Atlantique que par ses aménagements et équipements. Aussi, l’amiral Karl Dönitz choisit-il d’y installer son poste de contrôle des sous-marins allemands.
Adolf Hitler veut en effet que des bunkers à sous-marins soient construits sur le littoral atlantique. La décision est prise le 25 octobre 1940 et une première réunion a lieu à Lorient les 15 et 16 novembre avec l’ingénieur Fritz Todt. Les terrains libres de la pointe de Keroman, alors réservés à l’extension du port de pêche, sont retenus pour faire de Lorient la base principale des U-boote. Le chantier, supervisé par Todt en personne, démarre en février 1941 et est assuré par la société allemande Carl Brand de Düren.
La construction de la base est confiée à l’ingénieur en chef Triebel qui a construit les abris de sous-marins de l’île  d’Héligoland en Allemagne.
D’abord simple garage à sous-marins, la base devient, de janvier 1943 à juin 1944, le donjon d’une forteresse qui englobe toute la rade. Elle est soutenue par des installations logistiques réparties entre Quimper et Vannes et défendues par les batteries les plus modernes du mur de l’Atlantique.
Une logique de la ville sous le béton, où tout doit être protégé, se met alors en place. Ainsi une centrale électrique et une chaufferie sont édifiées, des cuves à eau et à gasoil sont installées pour assurer l’autonomie de la base. Un tunnel bétonné permet également de se déplacer en sécurité d’un bloc à l’autre.
La base de sous-marins de Lorient-Keroman conçue pour abriter les U-Boote de la Kriegsmarine, s’étend le long du Ter en trois blocs, deux à sec et un à flot, capables à l’origine d’abriter 25 sous-marins. Cette construction de 1200 mètres de façade maritime pour 650 000 m3 de béton s'étend sur une superficie de 26 hectares au sud de la ville de Lorient.
Ces installations font de Lorient la plus grande base allemande sur la côte de l'Atlantique. Sur 1149 carénages de sous-marins effectués en France, 492 le sont à Keroman.
Le 19 mai 1945, la Marine nationale française investit les lieux que les Allemands ont laissés en état de marche. Le 6 juillet 1946, en hommage au résistant exécuté pour espionnage et sabotage, elle est baptisée base jacques Stosskopf. En quelques décennies, l’arme sous-marine française passe d’une unité d’arrière-plan à une force océanique de premier ordre. Les missions confiées à l’escadrille de Lorient ne cessent de croître et de se diversifier jusqu’à sa dissolution en juin 1995. Au milieu des années 1980, la dernière génération de sous-marins d’attaque classiques Agosta retarde de vingt ans la fermeture du site. Initialement programmée en 2005, la fermeture définitive de la base a lieu en février 1997, avec le départ de La Sirène.

Keroman I

Vue aérienne : construction de la base de sous-marins de Keroman, 1941, coll. AML, 9Fi50-1
Vue aérienne : construction de la base de sous-marins de Keroman, 1941, coll. AML, 9Fi50-1

La construction de Keroman I débute en février 1941. L’ingénieur Triebel choisit de limiter les creusements et le déroctage au canal du slipway, d’une profondeur de 10,65 mètres au-dessous du niveau de la mer. La construction se doit d’être rapide pour la réussite des opérations sous-marines.
Un batardeau, qui sera dynamité une fois le canal achevé, est construit sur le Ter afin d’empêcher l’inondation du chantier. A l’arrière, est installée une grande tour qui fabrique le béton.
La mise en place du toit se fait avec des poutrelles d’acier entrecroisées sur 2,85 mètres de hauteur entre lesquelles sont installées des poutres (procédé Melan). La plupart des parties métalliques sont préfabriquées en Allemagne : poutrelles, éléments du slipway, chariot élévateur, rails, transbordeurs, portes d’alvéoles…
Le blockhaus comprend cinq alvéoles desservis par le slipway : une base à sec,  de 120 mètres de côté et de 18,50 mètres de hauteur avec des murs extérieurs d’une épaisseur de 2,50 mètres et un toit en béton armé de 3,50 mètres d’épaisseur. Fritz Todt se déplace neuf fois à Lorient pour superviser l’avancée des travaux jusqu’à son décès le 8 février 1942.
Ce blockhaus abrite un slipway mû par un gigantesque treuil pour hisser les sous-marins à terre. Une plate-forme de transbordement permet d’accéder aux cinq alvéoles, fermés par des portes blindées à deux battants, desservis par des ponts roulants, prolongés par des ateliers et des magasins reliés par une rue transversale. L’association du slipway et de la plate-forme, qui utilise une locomotive électrique, est imaginée par les ingénieurs Wintgen et Gramberg, système alors unique en Europe. Un sous-marin U123 est hissé sur le slipway dès le 25 août 1941 alors que l’inauguration de KI n’a lieu que le 1er septembre 1941.
Le long du mur sud, un bâtiment de 81,7 mètres sur 30 mètres de large est adossé. Il abrite un groupe électrique de secours, la chaufferie centrale et des réservoirs.
Deux puits de Flak de 20 mm sont installés au dessus du slipway et un autre sur le toit. En 1942, la Kriegsmarine s’équipe d’un simulateur « Tauchtopf » (tour Davis) pour l’entrainement des sous-mariniers. En 1943, une amorce de chambre d’éclatement est mise en place et comme pour KII, les angles sont équipés d’armement défensifs.

Keroman II

© Bundesarchiv
© Bundesarchiv

Séparés par un plateau de translation en plein air de 87 mètres, Keroman II est construit en vis à vis de Keroman I. Les travaux se déroulent de mai à décembre 1941. De conception identique à K I, il est légèrement plus grand : 138 mètres de long et 128 mètres de large. Pour supporter sa dalle d’une épaisseur de 7 mètres, il est fondé, en grande partie, sur des caissons avec pieux en acier. Comme pour la couverture de KI, les Allemands importent du granit bleu de Norvège. Sous K I et K II, un tunnel bétonné est construit. Les deux blocs sont équipés d’un système de ventilation autonome et chaque alvéole, d’un pont roulant au plafond, d’une à trois tonnes.
K II comprend sept alvéoles pour les réparations des submersibles et un alvéole pour le stockage des chariots transbordeurs. Une caserne pour mille hommes y est, en outre, aménagée. Elle comprend toutes les infrastructures nécessaires à son fonctionnement : cantine, infirmerie, chapelle, salle de spectacle, bibliothèque, chambres d’officiers, centrale électrique Diesel et centrale à vapeur.
A partir de 1943, le long du mur est, un bâtiment de 57,42 mètres de long et de 24 mètres de large est accolé au bunker, pour amortir les vibrations des bombes. Il abrite un transformateur et un réservoir à eau alimenté par une conduite venant de Ploemeur. Un réservoir à fuel est également prévu.

Keroman III

Vue aérienne, années 1950, Roger Lapie, coll. AML, 5Fi974
Vue aérienne, années 1950, Roger Lapie, coll. AML, 5Fi974

Alors que KII est encore en chantier, la construction des blocs Keroman III et Keroman IV est décidée. En effet, KI et KII sont trop petits pour accueillir les sous-marins de nouvelle génération (type XXI), lesquels dépassent 86,72 mètres de long et 10, 26 mètres de haut. Pour que les sous-marins accèdent aux alvéoles, une grue a été ajoutée sur le toit de KI, pour permettre le démontage des périscopes des U-boote. Contrairement aux blockhaus précédents, tous les bassins, de 82 à 103 mètres de long, 15 à 22 mètres de large et 10 mètres de haut, sont ouverts sur la mer. On parle d’une base à flot et non à sec. D’une superficie de 23 000 m2, il mesure 138 mètres de long pour 170 mètres de large, 20 mètres de haut et 7,27 mètres maximum d’épaisseur de couverture.
Construit pour l’essentiel d’octobre 1941 à janvier 1943, K III peut accueillir jusqu’à 13 sous-marins dans sept alvéoles numérotés de K 13-14 à K 23-24. Cinq d’entre eux sont des bassins à flot, deux des bassins de radoub.
Parallèlement aux bassins, les ateliers sont construits. Tous les alvéoles devaient à l’origine être fermés avec des portes écluses et des portes basculantes en acier de 95 tonnes qui se relèvent au plafond. Ce dispositif permet à la fois la mise à sec, la protection contre les projectiles et le camouflage. En réalité, seuls les alvéoles K 13-14, K15-16 et K 23-24 vont être équipés de portes inférieures et supérieures et seuls les K 23-24 sont hermétiquement fermés et mis à sec. Chaque alvéole est également équipé de deux ponts roulants.
En février 1943, la toiture de K III, d’une hauteur initiale de 3,50 mètres, est terminée. Mais face à la menace grandissante de bombes plus puissantes, les travaux reprennent. Une deuxième couche de béton de 2 mètres est coulée sur des poutres « Hoyer », en partie centrale, au dessus des bassins. Une protection anti-bombe de 75 centimètres de béton spécial est ajoutée à l’avant du toit. La protection de 75 centimètres au-dessus de K13-14 et K21-22 est remplacée par une couche de déflagration d’1,77 mètres. Dans la partie nord, des chambres d’éclatement sont installées. L’efficacité de la technique est démontrée en août 1944 lorsqu’une bombe Tallboy de 5,4 tonnes endommage, en tombant sur le toit, uniquement la première couche de béton. En outre, un piège à bombe de 3 mètres de haut, en poutres de béton entrecroisées, devait porter la hauteur à plus de 9 mètres au total.
A la mi 1943, la construction d’une enceinte de protection, destinée à protéger les fondations de l’édifice, est commencée au nord-ouest . D’une longueur de 168 mètres à l’ouest et de 153 mètres au nord, elle abrite des ateliers et des dépôts. Sept citernes à eau d’une capacité totale de 2 000 m3 y sont également installées. Plusieurs meurtrières sont aménagées. Les entrées arrières, munies de mitrailleuses, sont pourvues de sas en L, pour contrer les effets de souffle des bombes. Pour parfaire le système de défense, trois batteries légères de DCA sont ajoutées sur le toit. En outre, deux croiseurs, Le Strasbourg et Le Crapaud, sont coulés en 1944 face à ses entrées, pour empêcher les lancements de torpilles aériennes.

Chambre d’éclatement (système Fangrost) : superposition de poutres arrondies en béton armé, d’une hauteur de 1,40 mètres, croisées perpendiculairement et reposant sur une succession de murs de béton de 1,80 mètres de haut. Ce système, mis au point à la fin de l’année 1943 pour faire face à l’évolution des bombes de l’aviation alliée, crée un espace vide où le souffle de l'explosion peut être canalisé sans endommager les dalles du toit.

Keroman IV

Plan d'ensemble des constructions
Vue aérienne 1943-1944

La mise en service des U-boote type XXI, que seule la base de Lorient est alors capable d’accueillir sur la façade Atlantique, nécessite, en raison de leur hauteur, la création de nouveaux bunkers. Prévu en deux blocs, Keroman IVa et Keroman IVb qui doivent être construits dans le prolongement de K I et K II, devait accueillir jusqu’à vingt-quatre sous-marins : vingt-et-un à sec et trois en bassin à flot. Les alvéoles d’une largeur de 23 mètres peuvent abriter trois submersibles. La zone de transbordement en plein air garde la largeur initiale entre K I et K II.
Selon le projet, K IVa, un bloc de 160 mètres sur 130 mètres, est doté de quatre alvéoles à sec, d’un bassin à flot et d’un espace de protection du slipway identique à KI. Ces deux derniers donnent sur le bassin du port de pêche. K IVb ne contient que 3 alvéoles à sec pour une longueur de 95 mètres et une largeur de 150 mètres. La toiture a une épaisseur de 7 mètres à laquelle est ajoutée l’aménagement anti-bombe Fangrost. Pour les deux blockhaus, un emplacement spécial est prévu pour permettre la sortie des périscopes. Entre K I-K II et K IV, l’arrivée d’une ligne de chemin de fer est prévue ; elle doit permettre, entre autres, l’approvisionnement de K III.
Pour sa construction, le bassin long est entièrement fermé par une digue de terre afin de commencer les travaux à sec. De fait, le slipway du port de pêche devient inaccessible.
L’avancement des travaux, concentré sur K IVa, est ralenti par manque de matériaux et de main-d'œuvre. En décembre 1943, sont construits uniquement les murs de séparation (passage de la voie de chemin de fer) et les deux premières alvéoles. Parallèlement, les premières sections du toit sont bétonnées. Quant à la construction de K IVb, seul le creusement des fondations et le début du coffrage de quelques murs d'alvéoles sont entrepris.
En définitive, la gare ferroviaire protégée et un casernement ont été édifiés mais demeurent inachevés. Commencés durant l’été 1943, les travaux sont stoppés le 24 avril 1944. L’organisation Todt se concentre alors sur le mur de l’Atlantique.

La reconversion d'un site

La base de sous-marins en 2010
La base de sous-marins en 2010

A la Libération, la Marine française investit la base qu’elle occupera pendant 52 ans sans en modifier l’architecture. A l’heure de la reconversion, c’est la communauté d’agglomération qui  prend le relais. Un concours international d’idées est organisé en janvier 1999. Les premiers travaux démarrent dans les années 2000.  Il s’agit de faire du site un pôle économique, nautique et touristique, tout en intégrant sa dimension historique internationale et son envergure architecturale et en préservant la compréhension technique de la base.
KI et K II sont transformés pour devenir des outils de production modernes pour l’industrie nautique.
En 2008, 880 mètres de pontons sont installés pour recevoir des bateaux à fort tirant d’eau. Le ponton « course au large » peut recevoir 7 multicoques océaniques, 7 monocoques de 60 pieds, 28 monocoques de régate de 12 mètres. Le ponton location-tourisme peut abriter 12 multicoques de 12 à 15 mètres et 31 monocoques de 12 mètres et est également doté d’un ponton d’accueil des vedettes à passagers. Ce pôle bénéficie d'infrastructures adaptées : 6 000 m² de bâtiments, hangars, voileries, bureaux. Trois hangars, signés par Jean-François Revert, abritent les bateaux de course du pôle nautique. Ils sont une réponse légère et contemporaine aux trois blockhaus monumentaux et n’altèrent pas l’intégrité du site.
Aujourd’hui lieu de mémoire, des visites guidées patrimoniales sont proposées régulièrement, et ce depuis juin 1997 pour le K3. Le Musée Sous-marin est aménagé dans la Tour Davis en 1999. En 2010, le sous-marin La Flore et son musée interactif sont inaugurés.
La Cité de la Voile Eric Tabarly, conçue par Jacques Ferrier, ouvre le 5 avril 2008. Elément majeur de la reconversion du site, c’est à la fois un lieu d’exposition permanente, un centre de ressources, un espace d’animations et le port d’attache des Pen Duick.
L’implantation de commerces vient compléter la transformation du site.