Témoignages

Témoignage d'Yvette Bardouil : nuit du 26 au 27 septembre 1940 à Lorient

Extrait d'une petite fille dans la guerre, récit publié en 1996.

Pour la première fois, à Lorient, la sirène hurle… trois fois !…

Vite, mes sœurs et moi sommes sorties du lit. Déjà on entend le vrombissement des avions et le bruit assourdissant de la mitraille.

Il faut faire vite et partir dans la cave de la Coopérative, rue de la Ville-en-Bois. Tout était convenu comme cela avec mes parents.

Mais celui-ci est le premier bombardement, c’est un peu la panique…

Cependant, nous quittons notre maison, sans songer, bien sûr, que nous ne la reverrons plus. Nous rasons les murs en file indienne jusqu’à l’abri, ma petite soeur de trois ans dans les bras de Maman. Madame Bronnec et ses enfants nous attendent, inquiets, et nous font descendre dans la cave. Un lit est installé pour les petites filles de Madame Bronnec. Ma sœur Louisette et moi nous plaçons au pied du lit. Ma mignonne petite sœur Gilberte dort toujours dans les bras de Maman assise sur une chaise. Entre-temps, ma tante Françoise nous a rejoints. Nous sommes onze dans cet abri.

Cà canarde dur dehors, chacun de nous a peur mais on se tait. Papa et Auguste Bronnec vont de temps en temps dans le jardin se rendre compte de ce qui se passe. Certes ils le savent bien, mais les explosions sont très près de nous… Les parents sont sur le qui-vive, on le sent bien, nous les enfants.

Une explosion plus forte que les autres nous donne une frayeur intense. Mon père et Auguste sortent à nouveau, mais très vite je les vois revenir. La lumière s’était éteinte dans la cave mais mon père tient devant lui une lampe-torche. Je n’oublierai jamais son regard, ses yeux qui cherchent ceux de Maman, et sa pâleur.

Dans un nuage de poussière, notre maison, à quelques centaines de mètres de notre abri, venait d’être anéantie…

Pauvres parents ! Hélas, le pire était encore à venir. Là, vraiment, les bombes pleuvaient autour de nous, et chacun de nous ressentait une peur intense.

Au moment où je vis Maman se lever, avec toujours ma petite sœur dans les bras, une déflagration soufflait le devant de la maison où nous étions.

Toujours assise au pied du lit, je vis une lueur rouge frôler mon nez en même temps que j’entendais un bruit sourd. Je savais Maman devant la trappe de la cave. Etait-ce elle qui venait de tomber ? Je me lève et, à tâtons, je cherche dans le noir. Je touche ses jambes, je l’appelle, je crie et appelle mon père. Celui-ci, Dieu merci, me répond. Ma sœur Louisette est là aussi près de mon père. Elle n’a rien, mais Maman ne répond pas. Est-elle morte ? Gilberte non plus ne dit rien. Par contre, je me rappelle très bien entendre Léone et Pierrette, les petites filles de Madame Bronnec, pleurer. De même, j’entendais très bien les voix affolées de leurs parents et de leur grand-mère. Nous étions plongés dans le noir complet.

La lampe-torche de Papa avait disparu Dieu sait où… Et Dieu, lui-même, où était-il ? Sûrement pas au-dessus de nous !

Un grand bruit de cavalcade (je l’ai encore, à soixante deux ans, dans les oreilles), des hurlements de douleur, des cris en allemand. Tout cela se passait dans la rue. En même temps, rentrait dans la cave une odeur de cendre et de poussière indescriptible mais que je sens encore aujourd’hui.

Un officier allemand, avec une badine à la main, fait irruption dans la cave par le trou que la déflagration de la bombe avait fait.

« Ah ! vos amis anglais… » dit-il.

Et je le vois encore taper sur ses bottes avec sa badine.

Effectivement, c’était le premier bombardement anglais sur Lorient et cet Allemand allait, à l’aide de sa lampe, nous faire découvrir l’ampleur de notre peine. Maman était morte ou gravement touchée. Ma petite sœur ?… On ne savait pas non plus. Ma tante Françoise, elle, était bien morte. Je la vois, assise sur une chaise, les mains jointes. Elle devait prier tandis que les bombes pleuvaient. Elle avait une tache de sang sur la joue droite, et, en passant devant elle, je la secouai en la suppliant de me parler. Elle était bien morte, hélas ! et ma petite sœur aussi, je l’ai bien compris après…

…Là s’arrête mon enfance ! …..Papa nous dit que Maman avait été amenée à Maritime, mais que parmi les Allemands il y avait eu tant de victimes, morts ou blessés, que les civils, ils n’en voulaient pas. Aussi Maman avait-elle été dirigée vers Bodélio, vivante, mais dans un coma profond.

Combien de temps sommes-nous restés sur les ruines ? Partout autour de nous çà fumait, les gens étaient atterrés. Et là, juste près de nous, horreur, un paquet avec une main coupée dont un doigt tenait la ficelle…

Une voisine, madame le Luhandre, nous fit entrer chez elle. Sa maison n’avait pas été touchée. Pourtant le quartier n’était que ruines et presque personne ne pouvait plus rester là. Les gens fuyaient, emportant je ne sais où quelques affaires sorties des décombres.

…..Où aller ?…..

Il y avait à Lorient une trentaine de morts. Il fallait les ensevelir…..Nous n’avions plus rien. Mon père ne possédait en tout et pour tout que le pantalon et la chemise qu’il portait lors du bombardement. Ma sœur et moi étions en pyjama. C’est en pyjama, du reste, que nos voisins nous ont fait traverser la ville pour trouver refuge rue Paul Bert, bien touchée elle aussi, mais nos voisins y avaient de la famille ou des amis en tout cas…..

Plus tard, nos voisins ont voulu revenir chez eux. Nous sommes donc repartis avec eux…..

Dans la rue, les Allemands allaient et venaient, vociférant et eux-mêmes ahuris d’un bombardement sur la ville de Lorient, le premier. Ils l’occupaient, somme toute, depuis peu longtemps. Et ils avaient aussi beaucoup de morts et de blessés…

Témoignage de Gabriel Battut : 30 septembre 1940

Extrait du Journal de guerre, 1940-1944

Prisonnier de guerre, atteint par une grave dysenterie, j’étais hospitalisé à l’hôpital de la marine et mon état commençait à s’améliorer, quand un beau jour, le 30 septembre 1940 vers neuf heures du soir, la RAF fit une apparition. Elle venait depuis quelque temps assez souvent mais ne faisait pas de mal. Cette fois il devait en être autrement. Le plus dangereux pour nous c’est que nous étions en lisière de l’arsenal et que les pièces de 37 tiraient à moins de vingt mètres de nous. A l’intensité de la DCA, je compris qu’il se passait quelque chose d’anormal. Nous descendîmes dans ce qu’on peut appeler un abri, une cave avec pour toit un simple plancher.

Quelques minutes après le début de l’attaque, pendant une accalmie, j’étais sorti pour voir les effets de cette première vague. De tous côtés le ciel était en feu, de partout çà brûlait, même en plein centre de la ville. Les femmes criaient dans la rue et abandonnaient leur demeure. Bientôt des petits gosses furent emmenés avec nous. La DCA reprit de plus belle, annonçant l’arrivée d’une nouvelle vague. Cette fois ce fut terrible, nous entendions le ronflement des moteurs, puis le tir des mitrailleuses qui annonçaient que les avions volaient bas.

Soudain de terrifiantes explosions éclatèrent tout près, faisant trembler le sol et tomber les vitres. Puis la première bombe d’un chapelet tomba tout près, instinctivement nous nous entassâmes les uns sur les autres. Cà y est, la dernière pour nous ! Oui ! mais elle n’éclatera pas, on la retrouvera le lendemain dans les sous-sols. Nous avions eu chaud ! Comme je me trouvais vers le soupirail, je pris la porte sur la tête et fus aveuglé par les gravats.

A la suite de ce bombardement, nous fûmes évacués une première fois pour faire éclater la bombe, une autre fois pour de bon.

On classa les malades par catégorie, je fus reconnu malade léger et dirigé sur le camp.

Témoignage d'Adrienne Le Bec adressé à Yvette Cadet

Née le 16 novembre 1918 et ma fille le 2 avril 1940, avec mon mari, nous habitions au 108 de la rue Louis Roche, ma belle famille au 98. Le 27 novembre 1940 mon mari démobilisé, nous revenons à Lorient, un obus non éclaté aboutit au premier étage, peu de dégâts ! En fin d’après-midi comme beaucoup de Lorientais nous sommes allés à la Ville-en-Bois. Ce fut pour nous tous la révélation visuelle des horreurs de la guerre.

Les bombardements continuent… La maison Lacroix au bout de notre rue détruite, un enfant plus loin tué avec un éclat, des dégâts sur notre maison.

Pendant ce temps, les enfants jouaient à la guerre, ramassaient les éclats.

J’attendais le car dans l’abri de la place Bisson, tout d’un coup de jeunes enfants y font irruption, landau, poupées les serrant dans leurs bras comme elles avaient vu les mamans, coups de sifflet des garçons à l’extérieur, fin de l’alerte, tout ce petit monde disparaît. Puis arrive janvier 1943. J’entends encore les bombes qui sifflaient au dessus de nos têtes et qui tombent rue de Calvin.

Nous quittons Lorient, vélos, remorque pour aller chez mes parents à Sarzeau. Un défilé sur le pont, entre autre un homme avec une brouette disant : c’est tout ce qui me reste !<xml></xml>

Témoignage de Jacques Ilias

Extrait de l’ouvrage Raids aériens sur la Bretagne durant la Seconde Guerre Mondiale, tome 1, Roland Bohn, 1997

5 Décembre 1940, 5h52 à 10h30
Ce jour-là, un jeudi, plusieurs bombes vont tomber près de la Poste où travaillent mes parents : rue Blanche, rue du Port, rue de la Comédie, près de la Poste, et rue Pasteur, à proximité de la Kommandantur installée à la Chambre de Commerce. Dans la Poste, les baies vitrées de la salle des guichets éclatent, fort heureusement sans faire de blessés parmi les personnes présentes qui n’ont pu descendre dans l’abri local… D’autres bombes tombent sur La Nouvelle-Ville, rue Carnot, mais aussi à Port-Louis et à Keryado, le long du Scorff qui sert de repère une fois encore. L’alerte terminée, sachant que le quartier de la Poste a été touché, ma sœur et moi partons aux nouvelles et avons le bonheur de retrouver nos parents sains et saufs .

20-21 Mars 1941
Durant la seconde moitié de la nuit, vers 4 h, se déclenchent de violents tirs de la Flak suivis de rugissements assourdissants, précédant une, puis deux déflagrations terrifiantes. Je pense que la prochaine est pour nous en me couvrant la tête de mon oreiller. Ces explosions ébranlent la maison, s’accompagnent de bris de vitres, d’impacts contre les murs… puis des cris aux fenêtres, dans la rue. Nous nous levons prestement et courons aussi aux fenêtres : une poussière et une odeur inhabituelle envahissent notre salle à manger. Les personnels de la Gendarmerie voisine nous signalent que les bombes sont tombées sur le Champ de Manœuvre à une largeur de rue de nos immeubles. Dès 7 h, nous allons sur place. 2 projectiles ont creusé 2 cratères dans le sol granitique et nous n’avons aucune difficulté à trouver des éclats de 25 mm d’épaisseur, certains atteignant 50 cm de long. Le premier projectile est tombé dans un jardin de la rue Chanzy, ne créant que peu de dégâts à la maison voisine pourtant très proche. Dans la matinée, nous apprenons que Keryado (rue Louis Roche, rue Duliscouet), le quartier du Moustoir et celui de Kerentrech (dont le cimetière où 30 tombes ont été bouleversées) ont reçu 11 projectiles au total, projectiles largués suivant un alignement parfait… mais décalé à droite par rapport à l’axe du Port militaire.

18 Novembre 1942
Cette attaque, aussi soudaine que les précédentes, sans signal d’alerte, a eu lieu en fin de matinée de ce Mercredi.

Les explosions de bombes qui semblent très proches nous arrachent à notre cours et nous dévalons les 4 étages du bâtiment, longeant les murs, pour nous rendre sans panique jusqu’aux caves sommairement aménagées et étayées où nous arrivons les derniers.

Les camarades des classes du rez-de-chaussée ont pu apercevoir le groupe de quadrimoteurs passant au-dessus de la ville et s’attendaient à ce que l’Arsenal soit attaqué. La fin d’alerte retentit et une fois nos affaires personnelles récupérées, nous prenons le chemin de la maison. Nous croisons des véhicules de secours qui, venant de Keroman, se dirigent vers les Hôpitaux maritime et Bodélio. Nous en déduisons que la Base a été l’objectif des alliés. Nous apprenons aussi qu’un immeuble abritant des bureaux de l’Organisation Todt a été en partie détruit rue Brizeux à proximité du Boulevard de la Rade. Nous nous y rendons et constatons les dégâts important qu’a subi cet immeuble totalement en ruine, le parc entourant est bouleversé par les cratères de bombes. Un camarade des grandes classes de notre Lycée, volontaire de la Défense passive sort justement sur une remorque porte-brancard le cadavre d’une femme que les secouristes viennent d’extraire des décombres.

Le soir, les commentaire signalent les dégâts provoqués à la Base et au slipway de Keroman faisant de nouvelles victimes parmi les ouvriers français et étrangers. Le lendemain, en arrivant au Lycée, nous apprenons par le Surveillant général que les cours sont interrompus pour une durée indéterminée. Dans la presse du soir, le Proviseur du Lycée confirme cette décision « en raison des circonstances, il se trouve dans l’obligation de suspendre provisoirement les cours dans les locaux habituels de l’établissement ». Rappelons que le Lycée Dupuy-de-Lôme était contigu à l’Arsenal et au Port de Guerre. La presse des jours suivants rappelle les consignes interdisant toute circulation de personnes et de véhicules automobiles et hippomobiles dans les rues pendant les alertes, ainsi que l’obligation de se mettre à l’abri dès le signal du début de l’alerte et d’y attendre le signal de fin d’alerte….

30 Décembre 1942
Nouvelle attaque éclair de la Base de sous-marins. Les sirènes ont cette fois averti la population. Rapidement le tonnerre des explosions retentit et de la fenêtre de la chambre du second, à la jumelle de campagne, j’observe le vol des bombardiers de tête qui viennent de larguer leur chargement et sont attaqués par les chasseurs qui tournent autour d’eux. Un des bombardiers se détache soudain du groupe et pique vers le sol ; il s’écrasera entre Port-Louis et Riantec. Une épaisse fumée noire monte de la zone de Keroman. Nouvelles explosions précédées de colonnes de fumées qui fusent vers le ciel ; c’est à ce moment que Maman fait irruption dans la pièce, m’arrachant à ma dangereuse observation.

Cette fois encore les bombes sont tombées sur la Base et au voisinage, ne causant que des dégâts superficiels aux bunkers dont la dalle de couverture a résisté aux impacts des munitions utilisées. Au cours de ce mois de Décembre une polémique a éclaté au sujet de la fermeture des écoles de Lorient et des environs suite au raid du 23 Novembre. Cette décision avait été prise par le Préfet du Département, M. Grimaud. Aucune décision d’évacuation des écoliers n’avait été prise à l’issue. Cette mesure n’était pas du goût des autorités allemandes qui considéraient que la présence de la population civile pouvait empêcher les alliés de monter en puissance dans leurs attaques des bases de l’Atlantique.

Les Allemands firent révoquer le Préfet Grimaud et leur propagande mit au point une sorte de référendum destiné à faire rouvrir les écoles, collèges et lycées, ce qui se réalisa le 14 Décembre.

Témoignage de Mme Calloch, 21 octobre 1942

Extrait des Cahiers du Faouëdic n°5

Je travaillais au Port de Pêche, aux Ets LABIE qui géraient les magasins de quatre mareyeurs réfugiés de Dieppe. Le 21 octobre 1942, vers 13h55, en sortant de la Poste…Le temps de faire deux ou trois pas et d’ouvrir la porte donnant sur l’escalier, d’en descendre une ou deux marches, j’entendis un bruit énorme d’explosion que j’attribuai à une mine (Les Allemands en faisaient sauter de temps à autre pour les travaux de la base). Le bruit devenait de plus en plus intense, tout tremblait, et je me dis : « Ca y est ! C’est le débarquement » ! Si attendu et espéré…

Je partis en courant vers le magasin, sous les morceaux de verre qui tombaient de la couverture de la criée. En arrivant au magasin, les employées apeurées me crièrent : « Jeanne, sauvez-nous ! – Oh, je ne suis pas Jeanne d’Arc et je ne peux pas repousser les bombes avec mon petit doigt ! – Non, mais ouvrez la porte ! ». Cette porte était celle donnant côté quai SNCF et que l’on fermait au cadenas dont j’avais la clef.

Je prie celle-ci et passai par le magasin voisin ; en ouvrant la porte coulissante de celui-ci, je vis une bombe arriver droit sur les ateliers LE PAGE sis juste en face de nous. Elle devait être, à cet instant, à environ 10m. du toit de chez LE PAGE (je sus, près de 50 plus tard, qu’elle n’avait pas explosée et qu’on la fit sauter un peu après). Je refermai donc la porte « en vitesse » et courus dans notre magasin en criant : « Tout le monde au frigo ! ». (C’était un emplacement en béton ou ciment à l’intérieur du magasin, où étaient entreposées les caisses de poissons, glacées, prêtes à l’expédition). Puis je leur dis « Que celles qui sont croyantes disent leurs prières, parce que… ! ». Toutes tombèrent à genoux et nous récitâmes un acte de contrition ; tout cela sous le vacarme et en beaucoup moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

Au bout de X temps, ce fut le silence, brutal.

Nous sortîmes alors sous la criée et en voyant une fumée épaisse et noire s’élever au-dessus de la base, nous nous mîmes à rire en disant : « ça y est ! Les sous-marins sont touchés ! »…

Quelques minutes après nous sommes sorties sur le quai SNCF et avons vu arriver des gens (pratiquement que des hommes), plus ou moins hagards, qui couraient ou allaient vite en direction de la cale pour Locmiquélic. Parmi eux, un jeune garçon d’un peu plus de 14 ans, dont une oreille saignait l’air complètement affolé. C’était le neveu d’une des employées : « qu’est-ce que t’as Mabic ? Je sais pas ; c’est effroyable là-bas ! Je veux plus travailler, j’irai jamais plus ! Et il partit en courant pour rentrer chez lui à Riantec. Le 18 novembre 42, à peu près à la même heure, il était tué sur le « slip » lors du bombardement américain qui fit plusieurs victimes à Keroman, rue Brizeux…

Le 27 Octobre, cérémonie officielle au cimetière de Kerentrech lors de l’enterrement de 20 ouvriers victimes du bombardement du 20 Octobre et dont il a été impossible d’identifier les corps.

Présence du corps préfectoral de la région et du département, d’un piquet d’honneur de l’Organisation Todt, des représentants des diverses entreprises travaillant sur les chantiers de la Base de sous-marins. Dans les jours suivants, plusieurs ouvriers de nationalités françaises et étrangère vont décéder des suites de leurs blessures à l’Hôpital Bodélio de Lorient : un le 27, 2 le 28, 13 le 30 Octobre et un le 1er Novembre.

 

<xml> 14 et 15 janvier 1943</xml>

Comme à l’habitude « l’heure du p’tit train », 20 heures environ, alerte le 14, comme il y en avait eu les jours précédents. C’était l’avant-goût de ce qui s’est passé un peu plus tard dans la nuit où tout s’est déchaîné : tirs de D.C.A., bombes incendiaires, bombes explosives, vacarme effroyable, pluie de feu…

Ce sont principalement les quartiers de Merville et de la Nouvelle Ville qui ont été les plus touchés : le Collège des jeunes filles (Faouëdic) en feu, l’église Jeanne d’Arc brûle, plusieurs maisons également rue de Larmor, au polygone rue Berthelot des baraquements d’ouvriers étrangers, rue Duguesclin, rue Carnot où l’église Ste-Anne d’Arvor est en feu, rue de la Belle Fontaine, etc. plusieurs morts et blessés.

Dans la nuit, à la fin de l’alerte, nous avions voulu avoir des nouvelles de mon frère qui habitait rue Jeanne d’Arc, en face de l’église. Les gens de la défense passive n’avaient pas voulu laisser passer mon père, les rues étant encombrées de décombres, mais ils l’avaient rassuré en disant que la maison n’avait pas été touchée.

Nuit très courte et dramatique.

Dans la journée du 15 il y eut deux alertes avec tir de D.C.A. mais sans bombardement.

Le soir, vers 19h15 ou 30, nouvelle alerte mais là c’était le grand jeu : bombes incendiaires, bombes explosives à tout va.

Nous étions sortis pour savoir. Je vis un de mes amis arriver avec sa mère et sa sœur, une petite valise à la main. « Où allez-vous ? ». Sur Keryado, où nous pensons que des amis pourront nous héberger ! Nous n’avons plus rien. J’étais à Ste-Anne d’Arvor, chez Jo B., pour les aider à trouver quelque chose de valable dans les décombres de leur maison démolie hier soir. Quand je suis revenu à la maison, il n’y avait plus des décombres. J’ai retrouvé ma mère et ma sœur à l’abri du théâtre : « On n’a plus rien que les papiers et ce que nous avons sur le dos ! ».

Ma mère les fit monter chez nous pour leur servir une soupe afin de les réchauffer un peu. Avant qu’ils ne repartent, mon père donna un pardessus au garçon qui grelottait dans une petite veste légère.

C’est alors que le directeur de l’école St-Joseph (dont la cousine habitait notre immeuble) nous cria de descendre, le feu commençait à prendre dans la toiture. Il nous conseilla d’aller à l’école proche – nous habitions 17 rue de l’Assemblée Nationale – où il avait fait mettre des matelas et des chaises sous le préau, pour accueillir les gens sans abri du quartier ; car tout le quartier de la rue Ducouëdic flambait : la prison, la banque de France, une partie de la caserne Bisson, sans parler des habitations, etc., l’abri de la place Alsace-Lorraine ne pouvait plus accueillir personne. Il n’y avait plus d’eau, il régnait une chaleur intense, on y voyait comme en plein jour.

Des gens venaient voir si des membres de leur famille n’étaient pas dans la cour de l’école, car ils s’étaient perdus, partant à droite et à gauche dans leur affolement. Tout cela avec le risque de recevoir des éclats ou des bombes incendiaires sur la tête. Mais que faire ? ça ou rester griller dans leur maison en flammes.

Le Frère Tanguy distribua à tous des biscuits vitaminés, mais ce dont nous souffrions c’était de la soif : il n’y avait plus d’eau. Pierre Flohic, couvreur rue Vauban, partit chercher « du cidre qui reste dans la cave » pour désaltérer au moins quelques personnes. Comme il ne revenait plus, c’était l’inquiétude. Il était tout simplement resté, avec un voisin, enlever le maximum de bombes incendiaires sur les toits des immeubles voisins. Ce travail étant dérisoire, ils avaient fini par laisser tomber.

Au matin, quand il fit jour, nous nous aperçûmes que, presque tous, nous avions des traînées noires sur le visage et… pas d’eau pour se laver. Si bien que pour aller travailler au Port de Pêche, pour être un peu convenable, je dus me passer un peu d’eau de Cologne sur la figure.

Et nous partîmes provisoirement pour Auray le 15 dans l'après-midi.

Récit d’un aviateur de la Royal Air Force, Gordon Carter

Extrait des Cahiers du Faouëdic n°5, édité par l'UTL

Zéro – 4 un 13 janvier

Nous décollâmes à 18h20, le 13 février 1943, de la base de Graveley dans le Cambridgeshire, en direction du sud-ouest – Bombardier quadri-moteur Halifax, immatriculé TLB, du 35 Squadron (groupe) de la Pathfinder Force, l’unité chargée de repérer l’objectif et de le « marquer » pour la Main Force, les effectifs porteurs de bombes qui suivaient dans son sillage, soit la plupart des 466 avions engagés ce soir–là.

Les 3 000 mètres atteints, nous traversâmes la Manche dans l’obscurité, chaque équipage pour son compte selon un plan de vol précis, et franchîmes la côte bretonne aux environs de Paimpol ; là où le hasard a fait que je prenne ma retraite une quarantaine d’années plus tard. Pas d’activité ennemie sur notre route : les chasseurs FW 190 au nez jaune du groupe « Hermann Goering », basés à Ploujean près de Morlaix, n’étaient pas au rendez-vous.

Les projecteurs de la défense anti-aérienne de Lorient balayaient le ciel bien avant notre arrivée sur les lieux, car l’offensive combinée de la RAF de nuit et des forteresses volantes de l’US Air Force de jour se poursuivait depuis un bon mois (j’avais moi-même bombardé Lorient le 13 et le 26 janvier). La bataille de l’Atlantique faisait alors rage et les pertes subies par les convois alliés étaient telles que le vainqueur de ce combat sans merci pourrait prétendre à la victoire finale. Il nous fallait à tout prix réduire à néant les bases avancées de la flotte sous-marine de la Kriegsmarine, c’est-à-dire détruire les installations à Lorient, Saint-Nazaire, Brest et la Pallice, ou, à défaut, anéantir les supports portuaires et logistiques qui leur étaient indispensables. Les abris bétonnés étant inébranlables avec les moyens de l’époque, les villes entières devaient être rasées…

…La marche à suivre en approchant de l’objectif voulait que les tout premiers avions de la Pathfinder Force lancent à zéro–6 (zéro heure moins six minutes) des fusées qui éclairaient le sol comme en plein jour, permettant aux marqueurs dont nous étions, de placer à zéro-4 des cascades d’incendiaires aux couleurs vives sur le point de visée, en l’occurrence le port de Keroman. Le Blavet, qui brillait faiblement au clair d’une pâle lune, nous guida vers l’objectif, qui se détachait bien à la lueur des fusées. Ayant aligné l’avion sur la cible, le pilote passait le commandement au navigateur-bombardier que j’étais, afin qu’il dicte au pilote les toutes dernières manœuvres avant de larguer la charge : ouverture de la soute à bombes, suivi de : « steady, steady… left… left… steady… bombs one » (fixe, fixe… gauche… gauche… fixe… bombes larguées), dans notre cas, quatre containers d’incendiaires vertes accompagnées de trois bombes de 450 kilos.

Ce trajet parfaitement rectiligne, à part les retouches de quelques degrés à gauche ou à droite, s’effectuait dans un violent éblouissement de projecteurs de la D.C.A. et entouré d’explosions sourdes de la D.C.A. lourde et de rubans de balles traçantes qui serpentaient vers nous… cap que nous devions tenir jusqu’à ce que notre charge éclate au sol, afin que l’appareil photo du bord capte le point précis que nous avions touché.

C’est à cet instant même qu’une brutale secousse se fit sentir – un obus de 88 mm sûrement – et que nous vîmes, ce que tout aviateur redoute le plus, le moteur interne gauche en feu. Notre pilote, un Canadien du nom de Thommy Thomas, enclencha l’extincteur, plongea plus vira sur l’aile pour à la fois chercher à étouffer l’incendie et regagner le nord, dans l’espoir bien mince de s’en tirer. Mais rien n’y fit et nous attendions dans l’angoisse qu’il nous intime l’ordre de sauter.

C’est au-dessus de Landeleau que Tommy se décida enfin à ordonner : « bail bail out, bail out » (« sautez ! »). Des gestes maintes fois répétés au sol suivirent : confirmation à tour de rôle (nous étions sept à bord), de l’ordre intimé (« navigator bailing out » : navigateur saute), ouverture de la trappe sous mes pieds, accrochage du parachute au harnais que nous portions sur nous en permanence (par-dessus un gilet de sauvetage !), arrachage du casque auquel étaient attachés l’interphone et l’arrivée d’oxygène, puis assis face à l’arrière sur le rebord de la trappe béante, les jambes pendant dans le vide, une main sur la poignée du parachute, l’autre me retenant difficilement en place, en proie à une peur d’un autre âge devant l’imminence de disparaître dans ce gouffre noir… et soudain, emporté par l’appel d’air, la queue de l’avion entr’aperçue, la poignée du parachute arrachée, la secousse déchirante du parachute qui s’ouvre… puis plus rien qu’un léger balancement et un silence absolu.

Il était 9h du soir, j’avais dix-neuf ans.

Témoignage de Georgette Pouleriguen

Interview réalisée en 2001 à l’occasion de l’exposition Lorient 1 ville, 1000 visages, 100 ans de photographies

J’allais à l’école, la petite école Sainte Anne. Je me souviens de bombardements pendant que j’étais à l’école. Je me souviens que dans la classe, on s’est précipité comme des petits poulets, vous savez, les uns par-dessus les autres, tellement on avait peur de tout ce qui pouvait se passer. …l’école a dû fermer peu de temps après.

On habitait au 3e étage rue de Merville, je venais juste d’avoir 6 ans. J’avais eu tellement peur. J’avais l’habitude de voir les bombardements. On descendait à la cave, on mettait une paire de chaussettes, une couverture. Et puis on commençait à trembler là-dessous. On tremblait comme des bouteilles. On était assez nombreux. Quand on est remonté au 3e, il y avait cette vue sur tout l’ensemble de Lorient, on voyait toutes les églises qui brûlaient, les gens qui hurlaient et mon père revenant de captivité et disant à ma mère « c’est pas possible, on ne peut pas la laisser ici, ça va continuer.

Pour ce qu’on mangeait, un peu de pain noir qu’on avait. Je me rappelle simplement le pain blanc que j’ai vu pour la première fois. C’était au Faouët ou j’étais en 1943, les petites filles de la campagne qui venaient et qui apportaient ce qu’elles avaient à manger, dans la cour de l’école. Et moi, je restais regarder ça. Ça sentait bon ! C’était extraordinaire ce pain là ! On avait le droit à une petite.. ; une petite miette.

Propos de Roger le Roux, extrait de l’ouvrage Bombes sur Lorient

Bien qu’amélioré depuis quelques temps, grâce à l’aide financière de la défense Passive, par l’acquisition d’une motopompe d’un débit de 40m3 heure, le matériel d’incendie dont sont pourvus les corps du département s’est avéré encore très insuffisant. Dans son rapport du 22 janvier 1943 ; l’inspecteur départemental des Services d’Incendie souligne combien le manque d’échelles mécaniques n s’est fait sentir : »bien des foyers auraient pu être noyés s’ils avaient pu être attaqué par le haut ». Il demande une nouvelle autopompe à grande puissance et une échelle aérienne sur plate-forme automobile pour chacune des villes de Vannes et Lorient. D’autre part, plusieurs corps de sapeurs-pompiers n’ont pu se servir des bouches incendie de Lorient et ont dû utiliser le bassin à flot, ce qui a nécessité l’emploi de grandes longueurs de tuyaux et entraîné une perte de pression et une perte de temps considérable. La standardisation des bouches incendies s’impose donc ainsi que le renouvellement d’un bon nombre de tuyaux mis hors d’usage.

Les pompiers titulaires n’étant qu’au nombre de 40 (il y a 80 pompiers auxiliaires), toute relève a été impossible. Rentrés à 19h00 le 15 janvier à la caserne dont ils étaient partis à 0h15, ils sont repartis à 19h30 et pendant 48 heures n’ont pu manger que des casse-croûtes et dormir quelques heures à tour de rôle.

Témoignage de Xavier Allainguillaume, ancien marin pompier

Extrait des Cahiers du Faouëdic n°5, édité par l'UTL

Je me souviens parfaitement de cette triste soirée : nous étions en intervention rue de la Comédie (Rue Auguste Nayel), à peu près à l’intersection de la rue Paul Bert, avec une moto-pompe de 30m³ en aspiration dans le bassin à flot. Soudain le mugissement des sirènes se fit entendre ; le temps de ranger la moto-pompe et déjà la D.C.A. donnait de la voix. Notre équipe se dirigea rapidement, dans l’obscurité totale, vers l’abri situé sous la Place Alsace-Lorraine… Pendant 2h30 ce fut un déluge de fer et de feu qui s’abattit sur la Cité : bombes explosives, bombes incendiaires dont certaines, paraît-il, au phosphore… rien ne lui fut épargné. Le fracas des explosions des bombes se mêlait au vacarme des tirs de la D.C.A. dans un concert assourdissant ; le sol, par moments, semblait vaciller. Quand enfin les sirènes annoncèrent la fin de cette attaque, nous sortîmes de l’abri et là, un spectacle dantesque s’offrit à notre vue.

Toutes les maisons de la Place Alsace-Lorraine étaient en feu, comme d’ailleurs celles des rues qui la desservaient : un vaste brasier. Pour rejoindre le bassin à flot, il nous fallut courir en pliant l’échine parmi les débris de toutes sortes, au milieu de la chaussée tant la chaleur était intense. Je crois que ce soir-là j’ai compris ce qu’était une tempête de feu !

Propos de Lucien Le Pallec

Dès le début de la guerre, la défense passive était déjà organisée. La ville était divisée en 150 îlots, avec, à sa tête, un responsable qui devait s’assurer du camouflage des lumières, orienter les habitants vers les abris, prévenir les secours et prendre les premières mesures d’interventions. Le centre ville ou « intra-muros » était divisé en 3 secteurs, celui de la Mairie, avec un poste de secours rue Jules Le Grand à la crèche municipale, celui de Merville, à la crèche municipale avenue de la Marne, et enfin celui de Kerentrech rue Jules Simon. Le service sanitaire de chaque secteur comprenait un médecin chef de poste, assisté de deux infirmières dont l’une responsable de deux équipes de deux brancardiers. Le transport des blessés vers l’hôpital, dans les services d’urgence, devait s’effectuer avec une ambulance attribuée à chaque secteur, plus de dix taxis réquisitionnés. Les secouristes provenaient des grandes écoles de la ville, ainsi que des mouvements de jeunesse tels les Eclaireurs et les Scouts. Ceux-ci étaient chargés notamment de recueillir les personnes et les enfants qui, perdus ou pris de panique, étaient éventuellement dirigés dans un centre d’hébergement au château de Soye.

Trois postes de guet installés dans les clochers des trois quartiers et reliés par téléphone aux postes de police devaient permettre la signalisation des sinistres.

Le poste de commandement était agencé dans un des sous-sols de l’Hôtel de Ville et relié téléphoniquement à l’Hôtel des P.T.T. par deux lignes, dont l’une souterraine, et au central téléphonique de la Mairie par une ligne le mettant directement en liaison avec les services municipaux, les postes de police, les hôpitaux et les casernes de pompiers de la Marine et de la Ville. Dans un local contigu était installé le poste de secours principal pour les soins d’urgence aux blessés avant leur transfert à l’Hôpital, un deuxième poste de secours était aménagé dans le quartier de Kerentrech sous une école municipale.

Dès le début  du conflit, la municipalité, au total 200 personnes oeuvraient à la défense passive manquant de moyens matériels et financiers, surtout en ce qui concerne le réseau d’alerte et la construction des tranchées dont on estimait la longueur totale à douze kilomètres, pour la ville uniquement.

Devant l’urgence de la situation, la municipalité procéda rapidement à un recensement des immeubles d’au moins deux étages ayant des caves pouvant servir d’abris. La première liste de ceux-ci, homologués par la défense passive, parut dans la presse à partir de février 1941, puis, au fur et à mesure de leur homologation.

Interrompue à l’arrivée des troupes allemandes, la construction des abris reprit en 1941. Des tranchées couvertes pouvant recevoir 400 personnes furent creusées, le long du champ de manœuvres, avenue Anatole France, au square Nail, à la gare routière et sur le cours de Chazelles. Mais ces abris étaient rarement utilisés car souvent inondés, servant parfois de dépôts d’immondices. Le bois de construction vint aussi à disparaître. L’organisation Todt consentit alors à vendre des matériaux à la ville de Lorient, pour la construction d’abris en béton (quai des Indes, rue Beauvais, place Alsace-Lorraine, etc.).

Le mauvais camouflage des lumières fit l’objet de menaces, de sanctions sévères. Interdiction fut faite d’avoir des produits combustibles dans les combles et les greniers ; ils seront remplacés par des tas de sable pour étouffer la fusion des bombes incendiaires. Chaque immeuble devait avoir affiché de façon apparente la liste des locataires. Quant aux véhicules, une note obligatoire fixée sur le pare-brise leur intimait l’ordre de stopper et, au conducteur et aux passagers éventuels, de rallier l’abri le plus proche dès le début de l’alerte.

Ainsi jusqu’à l’évacuation de la ville en février 1943, le corps de la défense passive composé de 200 personnes, sans compter les volontaires anonymes, fit face avec courage et détermination à l’enfer des bombardements, s’activant nuit et jour, parfois à la limite de l’épuisement pour sauver la vie et les biens de leurs compatriotes.

La ville de Lorient a tenu à symboliser cette période tragique en donnant à deux rues, les noms du caporal pompier Maurice Dagau et de Georges Mareschal, chef d’îlot, tués dans l’accomplissement de leur devoir.

Témoignage de Paul Fontaine, Vannes, le 7 avril 1943

Extrait des Cahiers de l'Iroise, décembre 1982

Si Lorient était bombardé depuis plus d'un an de façon peu dangereuse au point que nul ne s'en alarmait, l'attaque du 14 janvier fut sévère, et pour la première fois des bombes incendiaires mirent le quartier de Merville en flammes. On crut que c'était fini, mais le lendemain ce fut la ville qui devint un brasier : casernes, théâtre, banques, usines, églises, Mairie, Hôtel des Finances, Sous-Préfecture et des centaines de maisons prirent feu ainsi que l'arsenal. On crut encore cette fois que c'était fini et, de fait, le calme se rétablit pendant quelques jours; mais, le samedi, attaque de jour des bombardiers américains. En moins de cinq minutes, la Poste est coupée en deux, les Contributions Indirectes sont écrasées, des maisons s'effondrent, deux bombes tombent à moins de quinze mètres de mon usine, soufflent le toit, crèvent les cloisons; l'une de mes dactylos est enfouie sous les décombres. On lutte pour les blessés, puis mon personnel prend la fuite. Je me cramponne à l'affaire, mais le soir, feu d'enfer; je décide de mettre ma famille à l'abri, car la situation devient intenable.
Au matin, nous prenons rang dans la colonne et gagnons le manoir de Kerloudan, à 800 mètres de Ploemeur. Nous espérons qu'en pleins champs le risque est nul. Ce fut une erreur. Les bombardements se multiplièrent, et le 29 janvier j'étais incendié. Il y avait tant d'incendies que personne ne s'occupait plus de sauver quoi que ce soit. Le dimanche 7 février, nous étions, de nuit, attaqués à Ploemeur. Ce bourg est incendié, il éclaire notre manoir comme un projecteur, et nous voyons bientôt les torches incendiaires joncher le terrain autour de nous; le feu est à l'étable, dans la réserve de bois, dans les combles; nous éteignons les torches, délogeons le bétail qui, l'instant d'après, est tué par des bombes explosives; nous avons d'ailleurs eu le sentiment que le manoir s'effondrait. Le raid s'est prolongé trois heures; ce fut le plus dur; il avait pour but d'achever la destruction de Lorient et de tous les baraquements qui s'y trouvaient. L'horizon ne formait plus qu'une masse rouge.
Au petit jour, nous avons pris la suite dans la caravane pour fuir cette fournaise et aller n'importe où : on fuit parce qu'il n'y a plus d'espoir; il ne reste rien, tout est écrasé, on ne re-connaît plus les rues, elles n'ont plus de façades ni de formes; tout flambe et le seul souci est d'éviter de se faire écraser sous un effondrement. De loin, j'aperçois ma propriété de la rue des Colonies qui flambe et, en gare, j’apprends que celle du Mir est détruite depuis deux jours ; mais il n’est question que de s’éloigner et on nous fourre dans un train qui part aussitôt plein.

Témoignage de Yvette Gagne, ancienne employée municipale

J’ai connu les tickets, à l’épicerie, on vendait du café. Il y avait des queues interminables de personnes qui revenaient par le train de Pont-Scorff. Il n’y avait plus d’eau dans la ville. On avait cuit nos pommes de terre avec du vin blanc, c’était chez le patron ? Tout le personnel était là.

Le 23 janvier, la sirène a retenti. C’est ce jour là que les Américains sont venus, ils ont largué une grosse bombe et ce jour là, ma maison a été détruite. Le patron nous a dit de partir à l’abri. C’est la première fois que j’ai vu un abri, cours de la Bôve, sous une maison. Chez moi, ma sœur a dit à ma mère je pars, viens avec moi. Elles sont allées à l’abri qui était près de la Poste. Quand elles sont revenues, il n’y avait plus rien. La maison avait déjà été abîmée par les bombes incendiaires mais là, il ne restait plus rien. Elle était dans le style qui datait de la Compagnie des Indes avec des poutres, des balcons. Rue de la Comédie, c’était des maisons anciennes.

L’évacuation à Lorient, il y a eu deux département décrétés d’office : la Mayenne et l’Indre-et-Loire. On va là où on vous dit d’aller quand on n’a pas de point de chute. On était mal logés bien sûr mais c’était mieux que chez nous où il n’y avait plus rien.

En Seine-et-Marne, le conseil général a voté une motion pour venir au secours des Lorientais, c’était le cœur qui parlait. La Seine-et-Marne le faisait par générosité.

Notre marraine à tous était restauratrice à Barbizon, le lieu des peintres, elle tenait un hôtel de réputation national. Elle emballait tout le monde et à la fin du repas, certains dimanche, elle organisait une loterie à l’Américaine comme on disait à l’époque, en faveur des Lorientais qui n’ont rien en mettant une de ses toiles aux enchères. Elle a décroché pas mal de tableaux de chez elle.

Je suis partie fin 1943 et je suis revenue fin 1946. A chaque fois qu’un problème disparaissait, il nous gardait pour faire autre chose. Il y a eu les réfugiés Lorientais et après le rapatriement des prisonniers et des déportés… on faisait toutes les choses extraordinaires. J’ai assisté à des choses terribles, je me rappelle du rapatriement des déportés. On s’occupait de leur hébergement, ils arrivaient à Fontainebleau. Il y avait les équipes de la croix rouge qui venait pour les accueillir et les envoyer dans les hôpitaux militaires. On ne voulait pas les rendre à leurs familles dans l’état où ils étaient, il se refaisait une santé.<xml> Normal 0 21 false false false FR X-NONE X-NONE </xml>

Article de Janine Reigner paru dans le journal « Actu »

Pendant quelques jours, Lorient, rasée par le feu du ciel, son sol ravagé par d’énormes cratères de bombes, a dormi sous la cendre, aussi morte qu’Ys ensevelie sous l’océan.
Mais déjà l’herbe repousse entre les herbes éboulées de ce qui fut demeure, statue ou clocher. Je viens de parcourir Lorient et j’écris ces notes, assise au bord d’un quai de gare. Le train que j’attends pour Quimper ne passera pas. Il y a encore eu un bombardement quelque part… Des femmes couronnées de la coiffe ailée des Lorientaises, des jeunes filles en imperméable et cheveux au vent errent, très lasses, avec des paquets sous le bras qu’elles n’osent poser à terre. Ici pas de salle d’attente ni de consigne. Alors, à qui confier le précieux fardeau de hardes et de souvenirs que l’on vient encore d’arracher aux décombres ?
Pendant toute la matinée, c’est avec une de ces jeunes filles que je me suis promenée dans ce qu’on n’ose plus appeler une ville.
Pourtant l’impression n’est pas de découragement. Plutôt le contraire. A deux mois du cataclysme, nous avons retrouvé la vie bousculant la mort pour reprendre la place volée.
Ma camarade est de pure souche lorientaise, fille de capitaine au long cours, petite fille de colonisateurs. Les yeux, d’un vert imprécis, un peu bridés, dénoncent des influences imprévues, venues de par-delà les mers. Elle a été riche et gâtée, mais elle a tout perdu en une heure et, en riant, elle m’annonce qu’il ne lui reste plus que la robe qu’elle porte.
-La plus laide, en cotonnade… …Et ses souliers de bois.
Cours de Chazelles, où je ne vois que des bâtiments tronqués et des arbres déracinés, Marie-Thérèse m’avertit que nous sommes dans l’avenue la plus élégante de Lorient :
-Ici, le Rex, un cinéma ; là, un très riche hôtel particulier ; un peu plus loin, le « Louis XIV », le plus grand café de la ville… Comme il y a du monde, n’est-ce pas ? On ne dirait pas un lieu mort.
En effet, à pieds ou en carriole, on va et on vient. Des Lorientais réfugiés qui ont obtenu, comme Marie-Thérèse, la permission de fouiller une dernière fois « leurs » ruines personnelles, pressent le pas fiévreusement et rejoignent des ouvriers déversés par le train pour aller travailler au port ou à l’arsenal.
-Prenons cette rue… Marie-Thérèse m’entraîne, tout en expliquant : la première fois que je suis revenue, tout de suite après la chose, les rues étaient impraticables ; personne n’aurait osé s’y aventurer, sauf les équipes de sauveteurs. Maintenant, tout est propre…
Notre maison… Ici sont ensevelies ma dot… et ma poupée !…
Cours de La Bôve, où Marie-Thérèse et ses amies retrouvaient leurs flirts – les brillants aspirants en escale avec qui elles dansaient, le soir, chez le vice-amiral – il ne reste plus que les bancs….
Pourtant on a délivré ces dernières semaines deux mille cartes d’alimentation. C’est qu’il existe de nouveau un Lorient, qui s’est reformé sur un point moins touché que les autres. Nous nous acheminons de ce côté-là. C’est un faubourg ouvrier que Marie-Thérèse connaît mal et où des bâtiments sont encore sur pied. Là, aussitôt après, on est revenu. Ceux que nous avons rencontrés nous ont dit qu’ils préfèrent vivre dans leur demeure entamée par le feu que dans celles des autres, fussent-elles entières…
Chaque jour le Secours National fait venir des environs, par le train, le ravitaillement de Lorient. Le jour, Lorient vit comme un clan primitif, ses membres serrés les uns contre les autres ; le soir la ville se vide, les habitants, sauf les rares privilégiés qui y ont leurs maisons, fuient vers la campagne tels des nomades.

Témoignage de Lucien Houé

Extraits des Mémoires de Lucien Houé « J’ai vécu et vu tout cela, journal de Guerre 1938-1948, Histoire et mémoire n°1, Archives municipales de Lorient, 2009

Il a fallu se résoudre à évacuer. Les gens fuyaient souvent sans but. Ils partaient au hasard, emportant ce qu’ils avaient pu sauver.

Pour bien d’autres, dont les maisons n’avaient pas été détruites, c’était la course pour trouver un camion, une voiture automobile.

Les tombereaux, les charrettes des cultivateurs étaient prises d’assaut et les convois chargés de meubles, literie, objets de cuisine, etc. partaient vers la campagne proche.

Beaucoup s’arrêtaient à uns vingtaine kilomètres, même moins : Pont-Scorff, Plouay, Bubry, Calan ont été les lieux où se sont réfugiés beaucoup de Lorientais, car, si certains avaient eu de la chance de trouver un véhicule pour les déménager, d’autres partaient avec des voitures à bras, des brouettes ou des voitures d’enfants.

Hélas ! Les réfugiés étaient accueillis, très souvent, selon l’humeur des hôtes.

Bien souvent, pour ne pas dire en général, on ne leur offrait qu’un coin de l’étable, le grenier au-dessus des écuries, des granges dans lesquelles plusieurs ménages cohabitaient en séparant l’espace par des armoires ou des draps suspendus à des fils.

Les plus fortunés réussissaient à louer une pièce chez l’habitant.

Cette cohabitation donnait lieu à de violentes disputes pour des peccadilles : le bruit, les enfants, les rapines. Car l’arrivée massive de tout ce monde avait réduit les réserves alimentaires.

Il était difficile, même en campagne, de trouver l’essentiel.

Les cultivateurs évacuèrent, pour la plupart en dernier, avec leurs chevaux, leurs vaches et le matériel qu’ils avaient pu envoyer.

Si les premiers temps, leurs chevaux, leurs bras, étaient bien vus, là aussi les relations se détérioraient assez vite, car beaucoup profitaient des chevaux et du matériel des réfugiés. Cela a duré deux longues années.

Tout brûlait dans le quartier de la gare où habitait notre Mamie et ses parents. Ils décidèrent de partir.

Mamie connaissait l’aumônier de la J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Catholique), l’abbé Le Mestre. L’abbé avait un camarade curé à Plescop à qui il demanda de bien vouloir recevoir la famille Le Guen (la famille de Mamie) et le mobilier.

Grâce à Grand-père qui avait été, pendant de longues années, employé aux tramways lorientais, Mamie obtint un car qui vint un samedi après-midi pour le déménagement.

Avec le frère de Mamie, tonton Louis, nous avions démonté les meubles, fait les paquets et rempli le car de tout ce que nous avions pu y mettre.

Le car a pris la route pour Plescop qui se trouve à 6 km de Vannes, sur la route de Grandchamp.

Quant à Mamie et moi (Nous n’étions pas mariés), c’est par le train que nous avons rejoint Vannes.

Puis, de la gare de Vannes, Mamie est allée à pied jusqu’à la Maison des Oeuvres de Vannes où l’abbé Renaud, qui était le responsable, vint me chercher ; et dans sa Celtaquatre Renault, à notre tour nous avons gagné Plescop pour aider au déménagement du car.

Les parents de Mamie avaient trouvé, grâce au père Thébaut, le recteur de Plescop, refuge dans l’école privée du bourg.

Une grande chambre à l’étage et un cabinet (petite pièce au-dessus de l’escalier) avaient été mis à leur disposition.

Malheureusement, quelque temps après, les Allemands réquisitionnèrent, avec d’autres pièces de l’école dont une classe, le cabinet où dormait Mamie.

Témoignage d'Erich Grote, officier allemand en service à Ploemeur (1943-1945)

Extrait de ses mémoires écrites en 2007.

Au printemps 1943, je fus affecté du port de Kiel au bord de la mer Baltique à la base de sous-marins U-Boot de Lorient. Ma batterie comprenait environ 150 hommes. A Lorient, j’ai été intégré à la IV. Brigade de DCA marine dont le poste de commandement se trouvait au Ter. J’ai été placé sous les ordres du commandant de la 817e section de DCA marine dont le PC se trouvait au château de Kerloudan.

Lors de mon arrivée, l’Organisation Todt continuait de travailler activement à la construction du bunker du PC. Pour les téléphones nécessaires aux transmissions des ordres et pour les tables à cartes nécessaires à la conduite des combats, etc., nous utilisions, en attendant, les salles du château.

Les positions étaient réparties dans les secteurs de Ploemeur, Larmor, Lomener, Guidel jusqu’à l’embouchure. Jusqu’à la fin des travaux sur le bunker du Pc de Kerloudan, mon poste de combat à été au PC de la Brigade du Ter.

A chaque fois que la DCA était mise en alarme – ce qui arrivait fréquemment aussi bien de jour que de nuit – il fallait se dépêcher. J’utilisais donc la bicyclette pour atteindre mon poste au plus vite. Après l’achèvement du bunker de Kerloudan, des abris ont été construits dans des bunkers souterrains aux alentours du Château. L’ensemble de la position fut sécurisé par de vastes réseaux de barbelés et des champs de mines.

Après l’invasion anglo-américaine en Normandie en juin 1944 et l’encerclement de la poche de Lorient, un redéploiement de toutes les forces eut lieu pour assurer la défense. On m’a confié le commandement de la batterie 8/817 ; je devenais simultanément le 1er officier de garde du PC de Kerloudan.

Venant de la mer, des avions de reconnaissance ennemis nous survolaient fréquemment et, de la terre, nous étions pris à intervalles réguliers sous le feu de l’artillerie, qui toutefois resta inefficace dans notre secteur. Un évènement triste survint dans le champs de mines. Deux soldats de ma batterie furent grièvement blessés lors de travaux d’entretien par l’explosion d’une mine.

Au cours de la formation de la poche, la précarité des approvisionnements nous a causé bien du souci. La récolte de pommes, de carottes, de betteraves et de choux, dans les environs de Kerloudan, furent pour nous d’une grande utilité.

Ce n’est pas seulement la faim qui tourmentait chacun d’entre nous, mais aussi la fatigue morale. Les lignes de communications avec les familles vivant au pays avaient été interrompues. L’état-major ne réussissait que rarement à nous transmettre du courrier par voie aérienne. Parfois, un sous-marin à réussi à parvenir jusque nous. Cela ravitaillait la poche quelque peu.

Une chose me revient en mémoire. Cela concerne mon comptable qui possédait un petit chien. Un jour, ce petit chien gisait au milieu du champ de mines, ensanglanté et hurlant . D’un coup de fusil, je délivrai la petite bête de ses souffrances.

Une autre fois il y eut un message émanant de la sentinelle qui était de service sur une grande tour métallique construite par l’organisation Todt, et qui mesurait environ 10 m de haut. Cette tour se situait entre le bunker et le champ de mines camouflées parmi les arbres et servait à l’observation et à la transmission des ordres. La sentinelle avait aperçu une vache blessée dans le champs de mines. Il fallait faire vite. En respectant le plan du champ de mines, un de mes soldats, boucher de profession, se dirigea vers la vache, la dépeça méticuleusement et apporta les morceaux à la cambuse. Là, on prépara divers rôtis de fête pour la totalité de la compagnie.

De plus, on avait mis sur pied à Kerloudan un ensemble musical qui, du commandant au simple soldat, nous divertit et nous redonna le moral à plusieurs reprises.

Me sont également restées en mémoire quelques jeunes filles françaises qui, aux cuisines, ont accompli leur tâche de façon loyale, fidèle et cordiale. Après la capitulation, elle furent maltraitées par leurs propres compatriotes, à ce qu’on nous a raconté. Très regrettable, mais il en était ainsi à cette époque !

A la capitulation, je fus fait prisonnier le 9 mai 1945 et, tout d’abord, nous marchâmes vers le lieu de rassemblement du Ter. De là, nous nous rendîmes à Ploemeur et après une courte pause et vérification de notre paquetage, nous partîmes pour le parc des sports de Lorient. Là, nous passâmes la nuit en plein air. Le lendemain matin, notre marche nous mena au terrain d’aviation de Lorient. »

Réponses d'Erich Grote à un questionnaire de Jean-Yves Le Lan pour la Société d’Histoire du pays de Ploemeur

Avant la formation de la poche, tous les soldats étaient tenus au bon déroulement d’un tableau de service dressé quotidiennement. Au-dessus, il y avait le tableau de garde 24h sur 24. le service des sentinelles consistait à observer constamment l’espace aérien/maritime et à signaler les incidents particuliers ou les évènements inhabituels. Un téléphoniste avait la tâche de transmettre les appels et les ordres par téléphone…

L’apprentissage et l’exercice dans la reconnaissance des avions étaient également dispensés, de même que l’exercice des armes et des engins de guerre. Chaque chef d’unité avait la tâche, dans la mesure du possible, de dispenser l’information sur la situation générale de la guerre.

Les communiqués, les ordres émanant de la brigade ou de la section, les nouvelles apprises par la radio ,étaient affichées. L’échange de courrier de chaque soldat fonctionnait bien par ce canal et permettait d’échanger des idées.

Lors d’occasions particulières, par exemple des fêtes de famille ou d’autres évènements importants, des permissions étaient accordées. Les liaisons ferroviaires entre Lorient et les villes allemandes et reour étaient sans problème. La vie pouvait jusque là être considérée comme normale.

Pendant mon séjour, j’avais l’impression qu’il y avait peu d’habitants à Ploemeur. Beaucoup de maisons à mon avis, et je ne crois pas me tromper, avaient été abandonnées et étaient vides. On a eu peu de contact avec les habitants ; on s’est respecté, les relations étaient courtoises .

Je me rappelle être allé à la mairie, juste à mon arrivée à Ploemeur. On m’a reçu amicalement et donné avec bonne volonté les renseignements souhaités.

Déjà avant la formation de la poche, mais surtout après, nous avons eu des informations – elles ne provenaient pas des environs de Ploemeur – suivant lesquelles la Résistance tendait des embuscades et pratiquait depuis quelques temps des attaques sanglantes. Nos soldats reçurent l’ordre de ne plus quitter leurs positions de combat seuls mais seulement en compagnie de plusieurs personnes. Etre attentif, c’était l’ordre suprême ; un changement s’était opéré tout d’un coup dans la population française.

Au château de Kerloudan cela a commencé de façon très paisible. En présence d’un gendarme français, on a déposé toutes les armes à feu et on s’est rendu au lieu de rassemblement du ter. Là également, rien de spécial ne s’est passé. On a séparé les officiers des hommes de troupe.

Nous, les officiers, sommes partis ensuite pour Ploemeur. Là, on a contrôlé le paquetage que nous avions en notre possession et un commando français nous a encadrés. La destination suivante était le terrain de sports de Lorient. C’est là qu’a commencé notre chemin de croix. Sur le terrain de sports, venant de toutes les directions, se concentraient les soldats allemands fait prisonniers. Des soldats français qu’on pouvait reconnaître à leur brassard passé sur leurs vêtements civils et qui étaient armés de fusils entrèrent en action. Ils surveillaient tout le terrain de sports, donnaient des ordres et disaient comment nous devions nous comporter. On dormit à la belle étoile.

Là, il fallait faire terriblement attention. On nous menaçait, on nous tourmentait et on nous volait. Pour la première fois cette pensée me traversa l’esprit, cette question : « Ets-ce que les Conventions de Genève ont été abolies ? »

Sur le chemin vers les différents camps de prisonniers, des scènes désagréables ont eu lieu. Il est ainsi arrivé qu’en entrant ou en quittant un wagon de marchandises servant au transport des prisonniers, des civils nous ont jeté des pierres ou nous ont battus à coup de ceintures de cuir sans que les soldats nous accompagnant essaient d’éviter ou d’interdire cela.

Au début de notre détention, l’état dans lequel nous avons trouvé les camps était très misérable, et la façon dont nous étions traités très inhumaine. Ce n’est que petit à petit que, manifestement, on a cherché à modifier cela. Ceci était de la responsabilité de chaque commandant de camp.

Nous souffrions tous de la faim et pas seulement les prisonniers. Par exemple, à ma libération en février 1958, je pesais 45 kg. Les Français souffraient également de la faim. Pour eux les conditions de vie à cette époque n’étaient pas simples. Mais surtout, tous étaient heureux d’avoir survécu.

Un nouveau départ était devant nous. Un proverbe dit : on ne guérit qu’avec le temps. Il faut aussi pouvoir pardonner et oublier. Avec le recul il faut comprendre la haie qui s’est propagée sur nous autres Allemands. Car en fin de compte, pendant ces années de guerre, l’Allemagne a répandu beaucoup d’injustice et de souffrance dans le monde.

Lettre de Henri Conan, cheminot, fusillé le 30 avril 1942

Ma Chère Anna,

Ma Chère petite Jacqueline,

Mes chéries, ainsi le sort en est jeté. Nous venons d’être avertis que cet après-midi nous serons fusillés.

Oui cela sera dur pour vous, vous voilà seules sur la terre, sans beaucoup de ressources et toi ma chère Anna sans beaucoup de santé. Malgré tout, soigne toi bien pour rester le plus longtemps possible avec notre chère enfant, qui aura besoin de tant d’affection.

Certes ce coup te sera terrible mais il faut réagir et reprendre le dessus, il ne faut pas te laisser abattre, il faut être forte, tu le dois pour notre chère Jacqueline.

Nous venons de refuser les offices d’un prêtre qui nous a été gracieusement offert, c’est dire que je mourrai de la façon dont j’ai mené ma vie, qui je m’en flatte a toujours été honnête et loyale. Ma chère Anna tu n’auras pas à rougir de moi. Quoique je vais mourir de la mort des lâches, tu pourras circuler la tête haute, ton mari n’a jamais été un assassin, un traître, ni seulement un voleur. J’ai toujours été  un brave homme et je m’en flatte. Elève notre chère enfant dans le culte de son père et plus tard, quand elle sera grande tu lui diras pourquoi et comment je suis mort. Cette mort ne me fait pas peur, si elle est la mort des lâches elle est aussi la mort des héros.

Ceux qui s’en vont ne sont pas à plaindre. Ce sont ceux qui restent qui sont malheureux. C’est donc pour vous que j’aurai voulu continuer à vivre. Vous avez besoin de douceurs, de joies, d’amour, hélas tout cela va vous manquer.

Maintenant parlons un peu de la façon dont je voudrais que Jacqueline soit élevée. Cette petite chérie ! Que je voudrais qu’elle soit l’être idéal que j’ai souvent rêvé ! Qu’elle soit bonne, charitable, qu’elle soit un modèle d’altruisme. Je voudrais aussi qu’elle soit instruite, car je pense qu’elle sera intelligente mais, cela le pourras-tu ? L’instruction n’est pas gratuite quoiqu’on en dise, enfin tout ce que tu feras sera bien fait, j’ai confiance en toi. Ma chérie, mon Anna adorée, parfois je t’ai fait enrager, pardonne moi et sache que ma dernière pensée sera pour toi ainsi que pour notre chère Jacqueline, ainsi d’ailleurs pour tous ceux qui me sont chers.

Je termine en vous embrassant bien fort et de tout mon cœur. Votre cher Henri qui embrasse votre photo.

Très chers tous (Armand, maman Madeleine et tous ce que j’aimais, tous parents et amis)

Je vais mourir certes mais sachez que je serai brave, certes un léger tremblement agite ma main en vous écrivant, mais même ce léger tremblement sera dominé tout à l’heure.

A vous Armand et Madeleine revient de droit la tutelle de Jacqueline. Je vous confie donc d’accord avec Anna (je pense que j’ai oublié d’en parler plus haut), mais certainement elle sera d’accord. Je vous confie, je le répète, l’éducation morale de Jacqueline. Je pense qu’avec vous et surtout avec toi mon cher Armand, tu lui feras oublier qu’elle n’a plus de papa.

A toi ma chère maman, je te fais une peine de plus. Toi surtout qui ne m’a jamais compris, saches que je meurs pour une cause qui m’est chère entre toutes. J’en suis le seul responsable, n’accuse pas de tierces personnes. Je t’ai fait de la peine, je t’en demande pardon.

Je vais terminer en disant que tout ce que je possède (pas grand chose malheureusement) doit aller à ma femme adorée et à ma petite Jacqueline chérie.

Je vous embrasse tous de tout mon cœur. Je n’oublie pas monsieur et madame Raude et Georges à qui je souhaite un brillant succès pour son examen. Embrassez bien aussi tous mes amis d’Auray et d’ailleurs ainsi que leur famille.

Je vous quitte définitivement en vous assurant que je vous ai toujours aimé.

Votre cher Henri

Témoignage d’Henri Fénies, résistant

J’avais 15 ans en 1940 quand j’ai commencé mes premiers sabotages contre le matériel des troupes d’occupation allemandes.

J’étais élève à l »Ecole Primaire Supérieure de Lorient. Je menais mes études en section industrielle et en même temps la pratique technique dans un garage lorientais. Avec un camarade nous avions souvent à réparer des autos Citroën réquisitionnées par la Kriegsmarine ou la Wehrmacht.

Notre méthode était d’introduire de la limaille d’acier dans la boite de direction… et de bien la refermer ; au bout de quelques jours, il suffisait d’un virage accentué ou pris un peu vite et le véhicule partait dans les décors.

Après les bombardements de 1943 et l’évacuation de Lorient, je me suis trouvé « réfugié » au Faouët avec mes parents, mon p^ère ouvrier à l’arsenal, ma mère ménagère. C’est là que j’ai fait la connaissance des résistants du Réseau « Libération Nord » dont le principal responsable était Jean Le Coutaller, alors instituteur, et qui allait devenir mon commandant quand j’ai rallié les FFI.

Les parachutages d’armes et de munitions auxquels j’ai pris part m’ont permis d’être armé du fusil anglais Enfield, très sûr ! Et de grenades.

Mon chef direct était Pierre Guillaume, autre instituteur ; son jeune frère marc et une douzaine d’autres « Maquisards » formaient notre groupe très déterminé, mobile. Après le débarquement des Alliés le 6 juin 1944 nous avons multiplié les actions capables de gêner au maximum les déplacements des troupes allemandes dès que les consignes, données par radio depuis Londres, nous parvenaient, notamment en coupant des lignes téléphoniques et en sabotant des voies ferrées, et toujours en assurant la réception d’armes et de munitions.

Début juillet, avec deux camarades je circulais à l’avant-garde d’une patrouille d’autres FFI, le long de la voie Le Faouët-Gourin du petit train qu’on appelait le « train de patates » car il apportait à Lorient les pommes de terre de cette région.

Notre patrouille de treize hommes avance en silence, aux aguets comme d’habitude. Un bruit devant nous, suspect. Chacun se gare et se prépare, puis voilà des casques allemands. Nous leur tombons dessus ; à leur surprise s’ajoute la peur « des Terroristes » ! La lutte est brève, après avoir eu deux blessés dont un Feldwwebel ; ils crient « Kamarades » et se rendent, désarmés.

Témoignage de Charles Carnac, résistant

En août 1944, les ordres sont de faire des Allemands prisonniers. Les Allemands refluaient de partout sur Lorient et c’était la panique chez eux. Quand les résistants pouvaient en attraper, ils les donnaient aux Américains qui avaient les moyens de les garder. Au passage, ils leur piquaient des trucs en souvenir (des croix, des insignes…), comme des gosses !

En septembre, la poche était encerclée. Avant cette date, il y avait des trous dans la ligne de front. La vie au front s’organise par période de 15 jours : 15 jours au front, puis repos de 15 jours en arrière, dans la région entre Brandérion et languidic. La relève était assurée par des gars des Côtes d’Armor.

L’hébergement était assuré par les fermiers. Ils étaient bien accueillis, souvent invités à manger des crêpes. Je me rappelle surtout qu’on était tous sales et qu’ils y avait des poux qui résistaient à tous les lavages et même aux gelées !…

On avait creusé des tranchées et monté des « gourbis » pour se protéger. Le 1er mai 45 : il a neigé ! On était endurcis par les années de maquis. On rigolait bien… si on avait été mieux habillés, ça aurait été mieux. Pour ce qui est du ravitaillement, il était assuré par les Américains en grande partie. On faisait aussi des échanges avec eux : gnôle contre savon par exemple.

Entretien avec André Le Coguic, fils d’agriculteur empoché au Bourgneuf à Keryado

J’ai vu l’arrivée des Allemands par la rue de Verdun. Personne n’y croyait car la radio annonçait qu’ils étaient à Rennes mais ils étaient bien là. Les gens étaient nombreux à les regarder entrer. Au départ, il n’y avait que quelques éléments puis vers 17-18h, ils sont arrivés en masse. Il n’y a pas eu d’autres affrontements que celui des Cinq Chemins à Guidel. Ils se sont installés en ville et on a vu des colonnes de prisonniers français.

Chez nous, ils ont sorti les vaches pour installer leurs chevaux dans les étables. La maison n’a pas été réquisitionnée en permanence mais parfois ils réquisitionnaient une ou deux pièces pour des soldats de passage.

Les rapports étaient relativement bons avec la troupe. La situation s’est détériorée petit à petit. Les Allemands raflaient tout. Nous avions une ferme de 12-13 hectares avec 12 à 15 vaches et 2 à 3 chevaux. Les bombardements étaient permanents mais nous n’avons jamais eu de dégâts sur la maison. Quand il y a eu les grands bombardements de 43 sur Lorient, mon père a expédié les meubles à Plouray.

Pour les animaux, il fallait présenter les bêtes et les Allemands prenaient leur part mais ils ne prenaient pas les vieux chevaux. Alors comme chez moi, il y avait un vieux cheval, on le prêtait aux autres paysans pour qu’on ne leur prenne pas leurs bêtes.

Pour les vaches, on a eu de moins en moins de bêtes au fil des années de guerre, à chaque fois que les Allemands venaient prendre une vache, ils étaient assez compréhensif et prenaient une vieille vache qui ne donnait plus de lait.

Comme les Allemands laissaient une quantité de nourriture par personne pour chaque famille, je faisais une longue liste de noms imaginaires pour avoir assez de vivres. Les Allemands n’ont jamais contrôlé cette liste, heureusement parce que j’étais seul ! Une fois par semaine j’allais faire le pain à Keryado. Je faisais ma propre farine. Tous les animaux qui traînaient étaient mangés, même les chiens et les chats. On tirait sur les oiseaux. Au potager, il n’y avait guère de choux. Il y a eu une bonne récolte de pommes fin 44, on a pu faire du cidre.

Pour le chauffage, il y avait beaucoup d’abattage d’arbres par les Allemands pour dégager les vues pour les tirs, alors il suffisait d’aller faire le bois, mais il n’en manquait pas.

La Poche s’est fermée un dimanche soir. Dans l’après-midi, mon père a emmené mes trois sœurs à l’abri à Pont-Scorff et pensait rentrer à la ferme le lundi matin. Mais le lundi matin, il a été refoulé par les Américains. Je me suis retrouvé dans la Poche avec mon frère et un cousin. On n’a eu aucune nouvelle de notre famille entre août 1944 et mai 1945. En septembre 1944, mon frère et mon cousin qui connaissaient des pêcheurs de Doëlan, ont embarqués avec eux pour avoir des informations de l’extérieur. Ils devaient rentrer trois jours après. Ils sont revenus trois jours après comme prévu mais ont été attrapés par les FFI et ont été mis en prison et ont été longuement interrogés mais n’ont pas pu rentrer dans la Poche. J’avais beaucoup de travail entre les bêtes, les champs, tout le quotidien à assurer. Il fallait tout faire tout seul, et je n’avais tout de même que 18 ans. Une voisine s’occupait de mon linge toute les semaines en échange du beurre.

On a su que c’était la fin car ça a été le silence. Les tirs d’artillerie qui étaient constants se sont arrêtés.

Entretien avec Ange Coroller, fils d’agriculteur empoché à Kerlivio en Ploemeur

Je travaillais à la ferme. Jusqu’à la fermeture de la Poche, on avait 16 vaches. Les allemands en ont réquisitionné quinze pour la Poche et aussi un cheval. On n’a pas voulu partir pour conserver nos biens. Ceux qui partaient étaient pillés. Ceux qui étaient partis n’ont rien pu semer et n’ont rien eu en 45.

Les informations disaient à la radio que les Américains approchaient. On avait une radio depuis 1933. On a entendu les combats vers Quéven puis plus rien. On a attendu en croyant que les Américains allaient refaire une offensive plus tard, dans la nuit ou le lendemain mais il n’y avait plus de tirs, plus rien,… alors on a compris qu’on ne serait pas libérés.

Au moment de la fermeture de la Poche, la moisson était rentrée. On n’avait pas beaucoup de travail du fait qu’il ne restait qu’une vache. On a tout de même semé du blé, arraché des betteraves et rentré des pommes de terre.

Les Allemands n’étaient pas à Kerlivio. Il y avait parfois une chambre réquisitionnée pour un sous-officier. Il y avait des batteries à proximité.

Les contacts n’étaient pas mauvais avec l’armée allemande. Il y avait de gens de tous âges ; les Allemands avaient mobilisé large, de 17 à 60 ans ! Le problème c’était plutôt les Russes. Ils pillaient la nuit. Un Russe a même tué un paysan, un autre a volé une vache,… Il n’y a jamais eu de SS ou de Gestapo dans le secteur de Kerlivio.

Pour le quotidien, on se débrouillait. On ne manquait pas de nourriture. On fabriquait du « savon mou » avec de la soude et de la graisse. On avait de l’eau à une fontaine. Pour les déplacements, c’était à pied ou à vélo, tant que les vélos ont été en état. Les gens se connaissaient, s’aidaient, passaient un moment ensemble. Il n’y avait rien ou presque à échanger. Des pêcheurs de Groix venaient parfois chercher du cidre ou du blé mais ils payaient en argent, ils n’échangeait pas avec autre chose. On donnait un peu de l »légumes et de beurre à des gens de la ville qu’on connaissait.

On avait réussi à avoir un petit cochon. Planqué dans une cave, on l’a engraissé et abattu. On ne manquait pas de sel et on a donc pu le saler et avoir ainsi de la viande tout le temps. Les gens se voyaient le dimanche à la messe de Keryado. La messe se tenait sous l’église dans une crypte. Une cinquantaine de personnes s’y retrouvait. Il y avait encore des bureaux de la mairie à Ploemeur pour certains papiers, les papiers de ravitaillement par exemple.

Toutes les réquisitions faisaient l’objet d’un papier officiel, ce qui a permis d’être indemnisé après la guerre.

Les Allemands n’étaient pas bien nourris. Ils mangeaient des choux tous les jours. Beaucoup étaient malades. Malgré les réquisitions, ils avaient peu de ravitaillement vu le nombre qu’ils étaient dans la Poche.

A la Libération, on est allé en famille voir les Américains et les Résistants entrer dans Lorient. On a pu racheter des bêtes assez rapidement après la Libération : quinze jours après environ, car avant on n’avait pas le droit de bouger ; On est allés du côté de Pontivy. Les bêtes réquisitionnées par les Allemands étaient parquées à Lann-Bihoué. On a retrouvé notre cheval qui est rentré tout seul à l’écurie quand les bêtes ont été lâchées !