Les "empochés"

Entretien avec André Le Coguic, fils d’agriculteur empoché au Bourgneuf à Keryado

J’ai vu l’arrivée des Allemands par la rue de Verdun. Personne n’y croyait car la radio annonçait qu’ils étaient à Rennes mais ils étaient bien là. Les gens étaient nombreux à les regarder entrer. Au départ, il n’y avait que quelques éléments puis vers 17-18h, ils sont arrivés en masse. Il n’y a pas eu d’autres affrontements que celui des Cinq Chemins à Guidel. Ils se sont installés en ville et on a vu des colonnes de prisonniers français.

Chez nous, ils ont sorti les vaches pour installer leurs chevaux dans les étables. La maison n’a pas été réquisitionnée en permanence mais parfois ils réquisitionnaient une ou deux pièces pour des soldats de passage.

Les rapports étaient relativement bons avec la troupe. La situation s’est détériorée petit à petit. Les Allemands raflaient tout. Nous avions une ferme de 12-13 hectares avec 12 à 15 vaches et 2 à 3 chevaux. Les bombardements étaient permanents mais nous n’avons jamais eu de dégâts sur la maison. Quand il y a eu les grands bombardements de 43 sur Lorient, mon père a expédié les meubles à Plouray.

Pour les animaux, il fallait présenter les bêtes et les Allemands prenaient leur part mais ils ne prenaient pas les vieux chevaux. Alors comme chez moi, il y avait un vieux cheval, on le prêtait aux autres paysans pour qu’on ne leur prenne pas leurs bêtes.

Pour les vaches, on a eu de moins en moins de bêtes au fil des années de guerre, à chaque fois que les Allemands venaient prendre une vache, ils étaient assez compréhensif et prenaient une vieille vache qui ne donnait plus de lait.

Comme les Allemands laissaient une quantité de nourriture par personne pour chaque famille, je faisais une longue liste de noms imaginaires pour avoir assez de vivres. Les Allemands n’ont jamais contrôlé cette liste, heureusement parce que j’étais seul ! Une fois par semaine j’allais faire le pain à Keryado. Je faisais ma propre farine. Tous les animaux qui traînaient étaient mangés, même les chiens et les chats. On tirait sur les oiseaux. Au potager, il n’y avait guère de choux. Il y a eu une bonne récolte de pommes fin 44, on a pu faire du cidre.

Pour le chauffage, il y avait beaucoup d’abattage d’arbres par les Allemands pour dégager les vues pour les tirs, alors il suffisait d’aller faire le bois, mais il n’en manquait pas.

La Poche s’est fermée un dimanche soir. Dans l’après-midi, mon père a emmené mes trois sœurs à l’abri à Pont-Scorff et pensait rentrer à la ferme le lundi matin. Mais le lundi matin, il a été refoulé par les Américains. Je me suis retrouvé dans la Poche avec mon frère et un cousin. On n’a eu aucune nouvelle de notre famille entre août 1944 et mai 1945. En septembre 1944, mon frère et mon cousin qui connaissaient des pêcheurs de Doëlan, ont embarqués avec eux pour avoir des informations de l’extérieur. Ils devaient rentrer trois jours après. Ils sont revenus trois jours après comme prévu mais ont été attrapés par les FFI et ont été mis en prison et ont été longuement interrogés mais n’ont pas pu rentrer dans la Poche. J’avais beaucoup de travail entre les bêtes, les champs, tout le quotidien à assurer. Il fallait tout faire tout seul, et je n’avais tout de même que 18 ans. Une voisine s’occupait de mon linge toute les semaines en échange du beurre.

On a su que c’était la fin car ça a été le silence. Les tirs d’artillerie qui étaient constants se sont arrêtés.

Entretien avec Ange Coroller, fils d’agriculteur empoché à Kerlivio en Ploemeur

Je travaillais à la ferme. Jusqu’à la fermeture de la Poche, on avait 16 vaches. Les allemands en ont réquisitionné quinze pour la Poche et aussi un cheval. On n’a pas voulu partir pour conserver nos biens. Ceux qui partaient étaient pillés. Ceux qui étaient partis n’ont rien pu semer et n’ont rien eu en 45.

Les informations disaient à la radio que les Américains approchaient. On avait une radio depuis 1933. On a entendu les combats vers Quéven puis plus rien. On a attendu en croyant que les Américains allaient refaire une offensive plus tard, dans la nuit ou le lendemain mais il n’y avait plus de tirs, plus rien,… alors on a compris qu’on ne serait pas libérés.

Au moment de la fermeture de la Poche, la moisson était rentrée. On n’avait pas beaucoup de travail du fait qu’il ne restait qu’une vache. On a tout de même semé du blé, arraché des betteraves et rentré des pommes de terre.

Les Allemands n’étaient pas à Kerlivio. Il y avait parfois une chambre réquisitionnée pour un sous-officier. Il y avait des batteries à proximité.

Les contacts n’étaient pas mauvais avec l’armée allemande. Il y avait de gens de tous âges ; les Allemands avaient mobilisé large, de 17 à 60 ans ! Le problème c’était plutôt les Russes. Ils pillaient la nuit. Un Russe a même tué un paysan, un autre a volé une vache,… Il n’y a jamais eu de SS ou de Gestapo dans le secteur de Kerlivio.

Pour le quotidien, on se débrouillait. On ne manquait pas de nourriture. On fabriquait du « savon mou » avec de la soude et de la graisse. On avait de l’eau à une fontaine. Pour les déplacements, c’était à pied ou à vélo, tant que les vélos ont été en état. Les gens se connaissaient, s’aidaient, passaient un moment ensemble. Il n’y avait rien ou presque à échanger. Des pêcheurs de Groix venaient parfois chercher du cidre ou du blé mais ils payaient en argent, ils n’échangeait pas avec autre chose. On donnait un peu de l »légumes et de beurre à des gens de la ville qu’on connaissait.

On avait réussi à avoir un petit cochon. Planqué dans une cave, on l’a engraissé et abattu. On ne manquait pas de sel et on a donc pu le saler et avoir ainsi de la viande tout le temps. Les gens se voyaient le dimanche à la messe de Keryado. La messe se tenait sous l’église dans une crypte. Une cinquantaine de personnes s’y retrouvait. Il y avait encore des bureaux de la mairie à Ploemeur pour certains papiers, les papiers de ravitaillement par exemple.

Toutes les réquisitions faisaient l’objet d’un papier officiel, ce qui a permis d’être indemnisé après la guerre.

Les Allemands n’étaient pas bien nourris. Ils mangeaient des choux tous les jours. Beaucoup étaient malades. Malgré les réquisitions, ils avaient peu de ravitaillement vu le nombre qu’ils étaient dans la Poche.

A la Libération, on est allé en famille voir les Américains et les Résistants entrer dans Lorient. On a pu racheter des bêtes assez rapidement après la Libération : quinze jours après environ, car avant on n’avait pas le droit de bouger ; On est allés du côté de Pontivy. Les bêtes réquisitionnées par les Allemands étaient parquées à Lann-Bihoué. On a retrouvé notre cheval qui est rentré tout seul à l’écurie quand les bêtes ont été lâchées !