Les Allemands : de l'occupation à la défaite

Témoignage d'Erich Grote, officier allemand en service à Ploemeur (1943-1945)

Extrait de ses mémoires écrites en 2007.

Au printemps 1943, je fus affecté du port de Kiel au bord de la mer Baltique à la base de sous-marins U-Boot de Lorient. Ma batterie comprenait environ 150 hommes. A Lorient, j’ai été intégré à la IV. Brigade de DCA marine dont le poste de commandement se trouvait au Ter. J’ai été placé sous les ordres du commandant de la 817e section de DCA marine dont le PC se trouvait au château de Kerloudan.

Lors de mon arrivée, l’Organisation Todt continuait de travailler activement à la construction du bunker du PC. Pour les téléphones nécessaires aux transmissions des ordres et pour les tables à cartes nécessaires à la conduite des combats, etc., nous utilisions, en attendant, les salles du château.

Les positions étaient réparties dans les secteurs de Ploemeur, Larmor, Lomener, Guidel jusqu’à l’embouchure. Jusqu’à la fin des travaux sur le bunker du Pc de Kerloudan, mon poste de combat à été au PC de la Brigade du Ter.

A chaque fois que la DCA était mise en alarme – ce qui arrivait fréquemment aussi bien de jour que de nuit – il fallait se dépêcher. J’utilisais donc la bicyclette pour atteindre mon poste au plus vite. Après l’achèvement du bunker de Kerloudan, des abris ont été construits dans des bunkers souterrains aux alentours du Château. L’ensemble de la position fut sécurisé par de vastes réseaux de barbelés et des champs de mines.

Après l’invasion anglo-américaine en Normandie en juin 1944 et l’encerclement de la poche de Lorient, un redéploiement de toutes les forces eut lieu pour assurer la défense. On m’a confié le commandement de la batterie 8/817 ; je devenais simultanément le 1er officier de garde du PC de Kerloudan.

Venant de la mer, des avions de reconnaissance ennemis nous survolaient fréquemment et, de la terre, nous étions pris à intervalles réguliers sous le feu de l’artillerie, qui toutefois resta inefficace dans notre secteur. Un évènement triste survint dans le champs de mines. Deux soldats de ma batterie furent grièvement blessés lors de travaux d’entretien par l’explosion d’une mine.

Au cours de la formation de la poche, la précarité des approvisionnements nous a causé bien du souci. La récolte de pommes, de carottes, de betteraves et de choux, dans les environs de Kerloudan, furent pour nous d’une grande utilité.

Ce n’est pas seulement la faim qui tourmentait chacun d’entre nous, mais aussi la fatigue morale. Les lignes de communications avec les familles vivant au pays avaient été interrompues. L’état-major ne réussissait que rarement à nous transmettre du courrier par voie aérienne. Parfois, un sous-marin à réussi à parvenir jusque nous. Cela ravitaillait la poche quelque peu.

Une chose me revient en mémoire. Cela concerne mon comptable qui possédait un petit chien. Un jour, ce petit chien gisait au milieu du champ de mines, ensanglanté et hurlant . D’un coup de fusil, je délivrai la petite bête de ses souffrances.

Une autre fois il y eut un message émanant de la sentinelle qui était de service sur une grande tour métallique construite par l’organisation Todt, et qui mesurait environ 10 m de haut. Cette tour se situait entre le bunker et le champ de mines camouflées parmi les arbres et servait à l’observation et à la transmission des ordres. La sentinelle avait aperçu une vache blessée dans le champs de mines. Il fallait faire vite. En respectant le plan du champ de mines, un de mes soldats, boucher de profession, se dirigea vers la vache, la dépeça méticuleusement et apporta les morceaux à la cambuse. Là, on prépara divers rôtis de fête pour la totalité de la compagnie.

De plus, on avait mis sur pied à Kerloudan un ensemble musical qui, du commandant au simple soldat, nous divertit et nous redonna le moral à plusieurs reprises.

Me sont également restées en mémoire quelques jeunes filles françaises qui, aux cuisines, ont accompli leur tâche de façon loyale, fidèle et cordiale. Après la capitulation, elle furent maltraitées par leurs propres compatriotes, à ce qu’on nous a raconté. Très regrettable, mais il en était ainsi à cette époque !

A la capitulation, je fus fait prisonnier le 9 mai 1945 et, tout d’abord, nous marchâmes vers le lieu de rassemblement du Ter. De là, nous nous rendîmes à Ploemeur et après une courte pause et vérification de notre paquetage, nous partîmes pour le parc des sports de Lorient. Là, nous passâmes la nuit en plein air. Le lendemain matin, notre marche nous mena au terrain d’aviation de Lorient. »

Réponses d'Erich Grote à un questionnaire de Jean-Yves Le Lan pour la Société d’Histoire du pays de Ploemeur

Avant la formation de la poche, tous les soldats étaient tenus au bon déroulement d’un tableau de service dressé quotidiennement. Au-dessus, il y avait le tableau de garde 24h sur 24. le service des sentinelles consistait à observer constamment l’espace aérien/maritime et à signaler les incidents particuliers ou les évènements inhabituels. Un téléphoniste avait la tâche de transmettre les appels et les ordres par téléphone…

L’apprentissage et l’exercice dans la reconnaissance des avions étaient également dispensés, de même que l’exercice des armes et des engins de guerre. Chaque chef d’unité avait la tâche, dans la mesure du possible, de dispenser l’information sur la situation générale de la guerre.

Les communiqués, les ordres émanant de la brigade ou de la section, les nouvelles apprises par la radio ,étaient affichées. L’échange de courrier de chaque soldat fonctionnait bien par ce canal et permettait d’échanger des idées.

Lors d’occasions particulières, par exemple des fêtes de famille ou d’autres évènements importants, des permissions étaient accordées. Les liaisons ferroviaires entre Lorient et les villes allemandes et reour étaient sans problème. La vie pouvait jusque là être considérée comme normale.

Pendant mon séjour, j’avais l’impression qu’il y avait peu d’habitants à Ploemeur. Beaucoup de maisons à mon avis, et je ne crois pas me tromper, avaient été abandonnées et étaient vides. On a eu peu de contact avec les habitants ; on s’est respecté, les relations étaient courtoises .

Je me rappelle être allé à la mairie, juste à mon arrivée à Ploemeur. On m’a reçu amicalement et donné avec bonne volonté les renseignements souhaités.

Déjà avant la formation de la poche, mais surtout après, nous avons eu des informations – elles ne provenaient pas des environs de Ploemeur – suivant lesquelles la Résistance tendait des embuscades et pratiquait depuis quelques temps des attaques sanglantes. Nos soldats reçurent l’ordre de ne plus quitter leurs positions de combat seuls mais seulement en compagnie de plusieurs personnes. Etre attentif, c’était l’ordre suprême ; un changement s’était opéré tout d’un coup dans la population française.

Au château de Kerloudan cela a commencé de façon très paisible. En présence d’un gendarme français, on a déposé toutes les armes à feu et on s’est rendu au lieu de rassemblement du ter. Là également, rien de spécial ne s’est passé. On a séparé les officiers des hommes de troupe.

Nous, les officiers, sommes partis ensuite pour Ploemeur. Là, on a contrôlé le paquetage que nous avions en notre possession et un commando français nous a encadrés. La destination suivante était le terrain de sports de Lorient. C’est là qu’a commencé notre chemin de croix. Sur le terrain de sports, venant de toutes les directions, se concentraient les soldats allemands fait prisonniers. Des soldats français qu’on pouvait reconnaître à leur brassard passé sur leurs vêtements civils et qui étaient armés de fusils entrèrent en action. Ils surveillaient tout le terrain de sports, donnaient des ordres et disaient comment nous devions nous comporter. On dormit à la belle étoile.

Là, il fallait faire terriblement attention. On nous menaçait, on nous tourmentait et on nous volait. Pour la première fois cette pensée me traversa l’esprit, cette question : « Ets-ce que les Conventions de Genève ont été abolies ? »

Sur le chemin vers les différents camps de prisonniers, des scènes désagréables ont eu lieu. Il est ainsi arrivé qu’en entrant ou en quittant un wagon de marchandises servant au transport des prisonniers, des civils nous ont jeté des pierres ou nous ont battus à coup de ceintures de cuir sans que les soldats nous accompagnant essaient d’éviter ou d’interdire cela.

Au début de notre détention, l’état dans lequel nous avons trouvé les camps était très misérable, et la façon dont nous étions traités très inhumaine. Ce n’est que petit à petit que, manifestement, on a cherché à modifier cela. Ceci était de la responsabilité de chaque commandant de camp.

Nous souffrions tous de la faim et pas seulement les prisonniers. Par exemple, à ma libération en février 1958, je pesais 45 kg. Les Français souffraient également de la faim. Pour eux les conditions de vie à cette époque n’étaient pas simples. Mais surtout, tous étaient heureux d’avoir survécu.

Un nouveau départ était devant nous. Un proverbe dit : on ne guérit qu’avec le temps. Il faut aussi pouvoir pardonner et oublier. Avec le recul il faut comprendre la haie qui s’est propagée sur nous autres Allemands. Car en fin de compte, pendant ces années de guerre, l’Allemagne a répandu beaucoup d’injustice et de souffrance dans le monde.