La vie dans les ruines

Article de Janine Reigner paru dans le journal « Actu »

Pendant quelques jours, Lorient, rasée par le feu du ciel, son sol ravagé par d’énormes cratères de bombes, a dormi sous la cendre, aussi morte qu’Ys ensevelie sous l’océan.
Mais déjà l’herbe repousse entre les herbes éboulées de ce qui fut demeure, statue ou clocher. Je viens de parcourir Lorient et j’écris ces notes, assise au bord d’un quai de gare. Le train que j’attends pour Quimper ne passera pas. Il y a encore eu un bombardement quelque part… Des femmes couronnées de la coiffe ailée des Lorientaises, des jeunes filles en imperméable et cheveux au vent errent, très lasses, avec des paquets sous le bras qu’elles n’osent poser à terre. Ici pas de salle d’attente ni de consigne. Alors, à qui confier le précieux fardeau de hardes et de souvenirs que l’on vient encore d’arracher aux décombres ?
Pendant toute la matinée, c’est avec une de ces jeunes filles que je me suis promenée dans ce qu’on n’ose plus appeler une ville.
Pourtant l’impression n’est pas de découragement. Plutôt le contraire. A deux mois du cataclysme, nous avons retrouvé la vie bousculant la mort pour reprendre la place volée.
Ma camarade est de pure souche lorientaise, fille de capitaine au long cours, petite fille de colonisateurs. Les yeux, d’un vert imprécis, un peu bridés, dénoncent des influences imprévues, venues de par-delà les mers. Elle a été riche et gâtée, mais elle a tout perdu en une heure et, en riant, elle m’annonce qu’il ne lui reste plus que la robe qu’elle porte.
-La plus laide, en cotonnade… …Et ses souliers de bois.
Cours de Chazelles, où je ne vois que des bâtiments tronqués et des arbres déracinés, Marie-Thérèse m’avertit que nous sommes dans l’avenue la plus élégante de Lorient :
-Ici, le Rex, un cinéma ; là, un très riche hôtel particulier ; un peu plus loin, le « Louis XIV », le plus grand café de la ville… Comme il y a du monde, n’est-ce pas ? On ne dirait pas un lieu mort.
En effet, à pieds ou en carriole, on va et on vient. Des Lorientais réfugiés qui ont obtenu, comme Marie-Thérèse, la permission de fouiller une dernière fois « leurs » ruines personnelles, pressent le pas fiévreusement et rejoignent des ouvriers déversés par le train pour aller travailler au port ou à l’arsenal.
-Prenons cette rue… Marie-Thérèse m’entraîne, tout en expliquant : la première fois que je suis revenue, tout de suite après la chose, les rues étaient impraticables ; personne n’aurait osé s’y aventurer, sauf les équipes de sauveteurs. Maintenant, tout est propre…
Notre maison… Ici sont ensevelies ma dot… et ma poupée !…
Cours de La Bôve, où Marie-Thérèse et ses amies retrouvaient leurs flirts – les brillants aspirants en escale avec qui elles dansaient, le soir, chez le vice-amiral – il ne reste plus que les bancs….
Pourtant on a délivré ces dernières semaines deux mille cartes d’alimentation. C’est qu’il existe de nouveau un Lorient, qui s’est reformé sur un point moins touché que les autres. Nous nous acheminons de ce côté-là. C’est un faubourg ouvrier que Marie-Thérèse connaît mal et où des bâtiments sont encore sur pied. Là, aussitôt après, on est revenu. Ceux que nous avons rencontrés nous ont dit qu’ils préfèrent vivre dans leur demeure entamée par le feu que dans celles des autres, fussent-elles entières…
Chaque jour le Secours National fait venir des environs, par le train, le ravitaillement de Lorient. Le jour, Lorient vit comme un clan primitif, ses membres serrés les uns contre les autres ; le soir la ville se vide, les habitants, sauf les rares privilégiés qui y ont leurs maisons, fuient vers la campagne tels des nomades.

Témoignage de Lucien Houé

Extraits des Mémoires de Lucien Houé « J’ai vécu et vu tout cela, journal de Guerre 1938-1948, Histoire et mémoire n°1, Archives municipales de Lorient, 2009

Il a fallu se résoudre à évacuer. Les gens fuyaient souvent sans but. Ils partaient au hasard, emportant ce qu’ils avaient pu sauver.

Pour bien d’autres, dont les maisons n’avaient pas été détruites, c’était la course pour trouver un camion, une voiture automobile.

Les tombereaux, les charrettes des cultivateurs étaient prises d’assaut et les convois chargés de meubles, literie, objets de cuisine, etc. partaient vers la campagne proche.

Beaucoup s’arrêtaient à uns vingtaine kilomètres, même moins : Pont-Scorff, Plouay, Bubry, Calan ont été les lieux où se sont réfugiés beaucoup de Lorientais, car, si certains avaient eu de la chance de trouver un véhicule pour les déménager, d’autres partaient avec des voitures à bras, des brouettes ou des voitures d’enfants.

Hélas ! Les réfugiés étaient accueillis, très souvent, selon l’humeur des hôtes.

Bien souvent, pour ne pas dire en général, on ne leur offrait qu’un coin de l’étable, le grenier au-dessus des écuries, des granges dans lesquelles plusieurs ménages cohabitaient en séparant l’espace par des armoires ou des draps suspendus à des fils.

Les plus fortunés réussissaient à louer une pièce chez l’habitant.

Cette cohabitation donnait lieu à de violentes disputes pour des peccadilles : le bruit, les enfants, les rapines. Car l’arrivée massive de tout ce monde avait réduit les réserves alimentaires.

Il était difficile, même en campagne, de trouver l’essentiel.

Les cultivateurs évacuèrent, pour la plupart en dernier, avec leurs chevaux, leurs vaches et le matériel qu’ils avaient pu envoyer.

Si les premiers temps, leurs chevaux, leurs bras, étaient bien vus, là aussi les relations se détérioraient assez vite, car beaucoup profitaient des chevaux et du matériel des réfugiés. Cela a duré deux longues années.

Tout brûlait dans le quartier de la gare où habitait notre Mamie et ses parents. Ils décidèrent de partir.

Mamie connaissait l’aumônier de la J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Catholique), l’abbé Le Mestre. L’abbé avait un camarade curé à Plescop à qui il demanda de bien vouloir recevoir la famille Le Guen (la famille de Mamie) et le mobilier.

Grâce à Grand-père qui avait été, pendant de longues années, employé aux tramways lorientais, Mamie obtint un car qui vint un samedi après-midi pour le déménagement.

Avec le frère de Mamie, tonton Louis, nous avions démonté les meubles, fait les paquets et rempli le car de tout ce que nous avions pu y mettre.

Le car a pris la route pour Plescop qui se trouve à 6 km de Vannes, sur la route de Grandchamp.

Quant à Mamie et moi (Nous n’étions pas mariés), c’est par le train que nous avons rejoint Vannes.

Puis, de la gare de Vannes, Mamie est allée à pied jusqu’à la Maison des Oeuvres de Vannes où l’abbé Renaud, qui était le responsable, vint me chercher ; et dans sa Celtaquatre Renault, à notre tour nous avons gagné Plescop pour aider au déménagement du car.

Les parents de Mamie avaient trouvé, grâce au père Thébaut, le recteur de Plescop, refuge dans l’école privée du bourg.

Une grande chambre à l’étage et un cabinet (petite pièce au-dessus de l’escalier) avaient été mis à leur disposition.

Malheureusement, quelque temps après, les Allemands réquisitionnèrent, avec d’autres pièces de l’école dont une classe, le cabinet où dormait Mamie.