La résistance

Lettre de Henri Conan, cheminot, fusillé le 30 avril 1942

Ma Chère Anna,

Ma Chère petite Jacqueline,

Mes chéries, ainsi le sort en est jeté. Nous venons d’être avertis que cet après-midi nous serons fusillés.

Oui cela sera dur pour vous, vous voilà seules sur la terre, sans beaucoup de ressources et toi ma chère Anna sans beaucoup de santé. Malgré tout, soigne toi bien pour rester le plus longtemps possible avec notre chère enfant, qui aura besoin de tant d’affection.

Certes ce coup te sera terrible mais il faut réagir et reprendre le dessus, il ne faut pas te laisser abattre, il faut être forte, tu le dois pour notre chère Jacqueline.

Nous venons de refuser les offices d’un prêtre qui nous a été gracieusement offert, c’est dire que je mourrai de la façon dont j’ai mené ma vie, qui je m’en flatte a toujours été honnête et loyale. Ma chère Anna tu n’auras pas à rougir de moi. Quoique je vais mourir de la mort des lâches, tu pourras circuler la tête haute, ton mari n’a jamais été un assassin, un traître, ni seulement un voleur. J’ai toujours été  un brave homme et je m’en flatte. Elève notre chère enfant dans le culte de son père et plus tard, quand elle sera grande tu lui diras pourquoi et comment je suis mort. Cette mort ne me fait pas peur, si elle est la mort des lâches elle est aussi la mort des héros.

Ceux qui s’en vont ne sont pas à plaindre. Ce sont ceux qui restent qui sont malheureux. C’est donc pour vous que j’aurai voulu continuer à vivre. Vous avez besoin de douceurs, de joies, d’amour, hélas tout cela va vous manquer.

Maintenant parlons un peu de la façon dont je voudrais que Jacqueline soit élevée. Cette petite chérie ! Que je voudrais qu’elle soit l’être idéal que j’ai souvent rêvé ! Qu’elle soit bonne, charitable, qu’elle soit un modèle d’altruisme. Je voudrais aussi qu’elle soit instruite, car je pense qu’elle sera intelligente mais, cela le pourras-tu ? L’instruction n’est pas gratuite quoiqu’on en dise, enfin tout ce que tu feras sera bien fait, j’ai confiance en toi. Ma chérie, mon Anna adorée, parfois je t’ai fait enrager, pardonne moi et sache que ma dernière pensée sera pour toi ainsi que pour notre chère Jacqueline, ainsi d’ailleurs pour tous ceux qui me sont chers.

Je termine en vous embrassant bien fort et de tout mon cœur. Votre cher Henri qui embrasse votre photo.

Très chers tous (Armand, maman Madeleine et tous ce que j’aimais, tous parents et amis)

Je vais mourir certes mais sachez que je serai brave, certes un léger tremblement agite ma main en vous écrivant, mais même ce léger tremblement sera dominé tout à l’heure.

A vous Armand et Madeleine revient de droit la tutelle de Jacqueline. Je vous confie donc d’accord avec Anna (je pense que j’ai oublié d’en parler plus haut), mais certainement elle sera d’accord. Je vous confie, je le répète, l’éducation morale de Jacqueline. Je pense qu’avec vous et surtout avec toi mon cher Armand, tu lui feras oublier qu’elle n’a plus de papa.

A toi ma chère maman, je te fais une peine de plus. Toi surtout qui ne m’a jamais compris, saches que je meurs pour une cause qui m’est chère entre toutes. J’en suis le seul responsable, n’accuse pas de tierces personnes. Je t’ai fait de la peine, je t’en demande pardon.

Je vais terminer en disant que tout ce que je possède (pas grand chose malheureusement) doit aller à ma femme adorée et à ma petite Jacqueline chérie.

Je vous embrasse tous de tout mon cœur. Je n’oublie pas monsieur et madame Raude et Georges à qui je souhaite un brillant succès pour son examen. Embrassez bien aussi tous mes amis d’Auray et d’ailleurs ainsi que leur famille.

Je vous quitte définitivement en vous assurant que je vous ai toujours aimé.

Votre cher Henri

Témoignage d’Henri Fénies, résistant

J’avais 15 ans en 1940 quand j’ai commencé mes premiers sabotages contre le matériel des troupes d’occupation allemandes.

J’étais élève à l »Ecole Primaire Supérieure de Lorient. Je menais mes études en section industrielle et en même temps la pratique technique dans un garage lorientais. Avec un camarade nous avions souvent à réparer des autos Citroën réquisitionnées par la Kriegsmarine ou la Wehrmacht.

Notre méthode était d’introduire de la limaille d’acier dans la boite de direction… et de bien la refermer ; au bout de quelques jours, il suffisait d’un virage accentué ou pris un peu vite et le véhicule partait dans les décors.

Après les bombardements de 1943 et l’évacuation de Lorient, je me suis trouvé « réfugié » au Faouët avec mes parents, mon p^ère ouvrier à l’arsenal, ma mère ménagère. C’est là que j’ai fait la connaissance des résistants du Réseau « Libération Nord » dont le principal responsable était Jean Le Coutaller, alors instituteur, et qui allait devenir mon commandant quand j’ai rallié les FFI.

Les parachutages d’armes et de munitions auxquels j’ai pris part m’ont permis d’être armé du fusil anglais Enfield, très sûr ! Et de grenades.

Mon chef direct était Pierre Guillaume, autre instituteur ; son jeune frère marc et une douzaine d’autres « Maquisards » formaient notre groupe très déterminé, mobile. Après le débarquement des Alliés le 6 juin 1944 nous avons multiplié les actions capables de gêner au maximum les déplacements des troupes allemandes dès que les consignes, données par radio depuis Londres, nous parvenaient, notamment en coupant des lignes téléphoniques et en sabotant des voies ferrées, et toujours en assurant la réception d’armes et de munitions.

Début juillet, avec deux camarades je circulais à l’avant-garde d’une patrouille d’autres FFI, le long de la voie Le Faouët-Gourin du petit train qu’on appelait le « train de patates » car il apportait à Lorient les pommes de terre de cette région.

Notre patrouille de treize hommes avance en silence, aux aguets comme d’habitude. Un bruit devant nous, suspect. Chacun se gare et se prépare, puis voilà des casques allemands. Nous leur tombons dessus ; à leur surprise s’ajoute la peur « des Terroristes » ! La lutte est brève, après avoir eu deux blessés dont un Feldwwebel ; ils crient « Kamarades » et se rendent, désarmés.

Témoignage de Charles Carnac, résistant

En août 1944, les ordres sont de faire des Allemands prisonniers. Les Allemands refluaient de partout sur Lorient et c’était la panique chez eux. Quand les résistants pouvaient en attraper, ils les donnaient aux Américains qui avaient les moyens de les garder. Au passage, ils leur piquaient des trucs en souvenir (des croix, des insignes…), comme des gosses !

En septembre, la poche était encerclée. Avant cette date, il y avait des trous dans la ligne de front. La vie au front s’organise par période de 15 jours : 15 jours au front, puis repos de 15 jours en arrière, dans la région entre Brandérion et languidic. La relève était assurée par des gars des Côtes d’Armor.

L’hébergement était assuré par les fermiers. Ils étaient bien accueillis, souvent invités à manger des crêpes. Je me rappelle surtout qu’on était tous sales et qu’ils y avait des poux qui résistaient à tous les lavages et même aux gelées !…

On avait creusé des tranchées et monté des « gourbis » pour se protéger. Le 1er mai 45 : il a neigé ! On était endurcis par les années de maquis. On rigolait bien… si on avait été mieux habillés, ça aurait été mieux. Pour ce qui est du ravitaillement, il était assuré par les Américains en grande partie. On faisait aussi des échanges avec eux : gnôle contre savon par exemple.