La destruction de Lorient en 1943

Bombes alliées (5Fi211) et panorama de la ville détruite (5Fi196)

A 23h55, le 14 janvier 1943, les sirènes donnèrent l’alerte et quelques minutes après, on pouvait entendre distinctement les ronflements des moteurs d’une importante escadre aérienne.

Cependant, les Lorientais n’en conçurent pas autrement d’inquiétude, car il était fréquent qu’au cours des opérations de mouillage de mines, les avions viennent survoler la Ville, salués par un feu nourri des batteries antiaériennes.

Mais, vers 0h15, les fusées éclairantes s’allumèrent en grand nombre, annonçant un bombardement qui ne tarda pas à se produire. Plusieurs milliers de bombes incendiaires furent lancées ainsi que quelques bombes explosives.

Les quartiers atteints étaient ceux de la Nouvelle-Ville et de Merville. Plus de 80 foyers d’incendie éclatèrent simultanément et, après avoir dirigé sur les lieux tous les moyens de secours dont on disposait et jugé de la gravité de la situation, le Directeur de la Défense Passive fit appel aux pompiers de la Marine française, puis aux corps de sapeurs-pompiers de Vannes, d’Auray, d’Hennebont et de Pontivy dans le Morbihan, de Quimper, de Quimperlé et de Concarneau dans le Finistère.

Les effectifs ainsi utilisés étaient imposant. Plus de 350 officiers, sous-officiers et sapeurs, participèrent à la lutte contre le feu avec 12 autos-pompes, 10 motos-pompes, sans compter un fort détachement de pompiers allemands avec leur matériel.

Malgré tous, la situation était critique. Dans les quartiers denses, le feu gagnait de maison en maison. On décida d’adopter une politique sévère qui fut féconde en résultats. Les immeubles isolés ou entourés de jardinets furent abandonnés au feu, tous les efforts étant dirigés sur les points où il y avait danger d’extension.

Le 15 janvier, à 11h30, les corps de pompiers venus de l’extérieur pouvaient ramasser leur matériel et regagner leurs casernes.

120 maisons, dont deux églises, étaient détruites par le feu ou par explosions. On comptait 12 tués et plusieurs blessés.

L’émotion causée par cette agression n’était pas calmée lorsque, le même jour, à 19h30, une nouvelle attaque se produisit, avec une violence accrue. Le bombardement se poursuivit pendant deux heures, sans interruption. On peut considérer que le nombre d’avions assaillants était de 200.

Les quartiers atteints étaient principalement ceux de l’intra-muros et de Kerentrech. Les bombes incendiaires pleuvaient littéralement sur la Ville. Dès le début de l’attaque, on pouvait dénombrer plus de 400 foyers d’incendie. Le Théâtre, l’Hôtel des P.T.T., l’Hôpital Bodélio, brûlaient. Les pompiers de l’extérieur furent à nouveau appelés.

Bientôt, les bombes explosives succédèrent aux bombes incendiaires.

Vers 22 heures, le centre de la Ville était un immense foyer. La lutte contre le feu était difficile. Par suite de la rupture de la conduite principale de 600 m/m alimentant la Ville, touchée en plein par une bombe, et d’une panne générale d’électricité, l’eau manquait. Il fallut faire des établissements dans le bassin à flot, mais de nombreux incendies ne pouvaient être combattus. Les pompiers, qui venaient de lutter pendant toute une nuit et une journée, faisaient l’impossible. L’Hôtel des P.T.T. put être préservé, grâce au dévouement du personnel.

Un fort vent du Sud-Est activait les flammes. L’atmosphère était irrespirable. Au milieu de la fumée et des flammèches transportées par le vent, des gens à peine vêtus, une valise à la main, dans laquelle ils avaient entassé, très vite, pêle-mêle, les objets les plus chers, fuyaient, éperdus. D’autres, assis sur une malle sauvée à grand peine, regardaient sur la rue brûler les maisons.

Dans les postes de secours, on soignait les blessés, les pompiers aux yeux gonflés et rouges.

La lutte se poursuivit toute la nuit, toute la journée du 16, la nuit du 16 au 17, la journée du 17.

Le 18, on put faire le bilan de cette terrible soirée : 800 nouveaux immeubles étaient détruits. On comptait 14 morts et 20 blessés, mais sous les décombres, il restait des corps dont le nombre n’était pas connu.

Lorient vécut les journées qui suivirent le 15 janvier, dans une atmosphère de panique. Quoique l’ordre d’évacuation ne fut pas donné, de nombreuses personnes quittaient la Ville en toute hâte et, sur les routes, on pouvait voir, se succédant sans interruption, les véhicules les plus disparates, du car spacieux à la voiture à bras, où de pauvres gens avaient entassé toutes leurs richesses.

Cependant, on espérait encore. On ne pouvait pas comprendre que la malheureuse ville était condamnée et qu’elle allait mourir inévitablement.

La journée du 23 janvier et la nuit du 23 au 24, devaient enlever tout espoir à ceux qui pensaient encore que grâce lui serait faite.

Le 23 janvier, l’alerte était donnée à 13h40. A 13h55, une formation de 60 bombardiers survolait la Ville à grande hauteur et une escadrille s’en détachait et lâchait ses bombes sur l’intra-muros et la Nouvelle-Ville.

27 points de chute de bombes explosives, à grande puissance étaient relevés ; 12 immeubles, dont l’Hôtel des Postes, étaient complètement détruits, beaucoup d’autres gravement endommagés ; 4 conduites d’eau étaient sectionnées. On comptait 10 morts et 20 blessés.

On procédait encore au déblaiement pour la recherche des corps, lorsqu’à 20h15, une nouvelle attaque eut lieu. Les bombes incendiaires tombèrent en quantité énorme et furent suivies de bombes explosives dont la quantité et la force croissaient à chaque bombardement.

Des incendies éclatèrent partout. L’Hôtel-de-Ville prit feu vers 21 heures.

A la suite du bombardement de l’après-midi, le service d’eau n’avait pu être rétabli.

Les pompiers de Lorient, renforcés par ceux de Vannes, de Pontivy, d’Auray et de Quimperlé, combattirent quelques sinistres en établissant des navettes à partir du bassin à flot.

A 5 heures du matin, le 24 janvier, le poste de commandement de la Défense Passive dût être évacué.

On comptait 4 tués et 5 blessés. 500 nouveaux immeubles étaient anéantis.

Et la série rouge continua pendant que l’évacuation s’effectuait lentement. Le 26 janvier, à 19h30, une nouvelle attaque par bombes incendiaires et explosives. Des projectiles de très gros calibres furent utilisés. Des pâtés entiers d’immeubles étaient incendiés ou jetés à terre. La Mairie, installée depuis la veille, au siège de l’Energie Electrique de la Basse-Loire, place Alsace-Lorraine, était à nouveau, détruite.

Les brancardiers relevèrent un mort et 4 blessés.

Le 29 janvier, à 20 heures, nouveau bombardement détruisant 27 immeubles par incendie.

Le 4 février, à 20 heures également, des bombes incendiaires et explosives étaient lancées sur la Ville. Il y eut 6 vagues successives de 24 avions chacune. 170 immeubles étaient détruits par le feu ou les explosions. La gare de la S.N.C.F. fut atteinte par 5 bombes explosives et la gare de la P.V. fut incendiée.

L’aviation anglo-américaine s’acharnait sur la Ville. Le 7 février, eut lieu un nouveau bombardement qui dépassait, en intensité et en violence, tous les bombardements précédents. 632 immeubles furent anéantis, dont l’église paroissiale place Saint-Louis et la Gare de Voyageurs. L’attaque fut effectuée par 250 appareils, opérant en trois vagues, dont la dernière, la moins nombreuse, comportait 60 appareils.

Il y eut un répit de six jours puis, le 13 février, des milliers de bombes incendiaires s’abattirent sur la Ville, dont l’évacuation était heureusement à peu près terminée. Quant au nombre et au calibre des bombes explosives, ils ont dépassé tous ce qui avait été constaté jusqu’alors. Il est certain que des bombes de 2.000 kg ont été lancées. Leur effet était désastreux, une seule de ces bombes allant jusqu’à détruire 30 maisons. 238 immeubles furent détruits.

Enfin, le 16 février, à 20 heures, nouvelle et violente attaque, avec un nombre de bombes explosives plus important. 131 autres immeubles furent détruits.

La Ville était à peu près anéantie et devenue véritablement une ville morte. Elle avait reçu, au cours des attaques du 14 janvier au 17 février 1943, plus de 500 bombes explosives, dont la plupart à grande puissance (1000 à 2000 kg) et, environ, 60000 bombes incendiaires. A certains endroits, on en découvrait une au mètre carré !

3.500 immeubles sur 5.000 étaient complètement anéantis, la plupart des autres étant endommagés et inhabitables. Le chiffre des sinistrés atteignait 40.000 ; celui des victimes connues était de 71 morts et 73 blessés.

On pouvait, dès lors, considérer que Lorient n’existait plus.

Les communes limitrophes, étaient aussi durement touchées. Lanester comptait 600 immeubles détruits et 700 endommagés. Le nombre des victimes était de 50 morts et 6 blessés.

A Keryado, on comptait 300 maisons anéanties, 30 tués et 32 blessés.

Des bombes explosives et incendiaires étaient tombées sur toute la région lorientaise et au total, 5.000 immeubles étaient détruits et 3.000 sérieusement atteints.

Depuis le 14 janvier 1943, le chiffre général des victimes connues atteignait 185 morts et, au moins, 172 blessés.

Texte de  Gustave Mansion, 3 mai 1943.