Bonneaud Louis-Frédéric

© Mémoire des Hommes
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Soldat de 2e classe
Professeur à l’École Primaire Supérieure
Secrétaire fédéral de la S.F.I.O. du Morbihan  1911-1914
Rédacteur du Rappel du Morbihan
Conseiller municipal de Lorient 1912-1914
307e Régiment d’infanterie
1886-1914

Né à Saint-Coutant-le-Grand (Charente), le 22 mai 1886, de Louis Bonneaud et de Marie Rouffaud. Recrutement d’Angoulême. Matricule 783. Classe 1906. Il est tué à l’ennemi à Moislains (Somme), le 28 août 1914. Le 9 janvier 1915, Le Nouvelliste du Morbihan insère un appel du secrétaire de la section socialiste de Lorient intitulé : « Aux amis de M. Bonneaud, Nous informons ses nombreux amis qu’on est sans nouvelles depuis le 20 août 1914 de notre camarade Bonneaud, professeur à l’École Supérieure et conseiller municipal socialiste de Lorient. » Quelques mois plus tard, son décès annoncé un an après sa disparition, consterne l’assemblée communale qui lui rend le 25 novembre 1915, un vibrant hommage. Pour le maire Pierre-Louis Esvelin : « Nous perdons en Bonneaud un collègue jeune, actif, laborieux. L’avenir s’ouvrait devant lui plein de promesses. Chacun de nous conservera le souvenir de ses interventions répétées au sein de ce conseil. S’il fut parfois ardent dans la discussion, d’une grande âpreté dans la lutte, c’est qu’il entendait servir, au-dessus des contingences, au-dessus des hommes, l’idéal de justice, de liberté, de progrès social, pour lequel il vient de faire le sacrifice de sa vie. » Cette dernière est faite de multiples engagements au service de la classe ouvrière. En effet, jusqu’à l’âge de 15 ans, Louis-Frédéric Bonneaud « a vécu à la campagne de la dure et vivifiante existence de l’homme des champs, gardant et trayant les vaches, coupant les seigles, aidant aux milles travaux de la ferme, mangeant souvent son pain sec, il réussit néanmoins à s’instruire, et obtenir une bourse de l’État. À dix-neuf ans il était instituteur, puis professeur à vingt-deux ans. Ayant commis le crime d’aider en 1910 la propagande d’un candidat socialiste, le maire de Pons, M. Combes, le faisait envoyer à Lorient. Un an après, il était choisi comme secrétaire de la Fédération socialiste, dont les effectifs étaient bientôt quadruplés. « Il prépara le réveil dans le Morbihan des énergies ouvrières et paysannes » et se présente aux élections municipales de mai 1912 à Lorient. Il affronte le député-maire sortant Louis Nail, fortement contesté mais confortablement réélu dès le premier tour. Il refuse avec ses  colistiers de rejoindre pour le scrutin de ballotage la liste de représentation proportionnelle « composée d’un nombre de candidats de chaque parti exactement proportionnel au nombre de voix accordés à ce parti au 1er tour. » Dans ces conditions la campagne électorale pour le second tour est vive et les affiches placardées sur les murs de la ville ne sont pas tendres pour « l’Empereur Nail et sa suite. » Malgré les quolibets, ce dernier remporte assez facilement l’élection et laisse le fauteuil de maire à Pierre-Louis Esvelin. Le socialiste Louis Bonneaud, élu avec 1029 suffrages entre au conseil municipal et se fait rapidement remarquer. En mars 1913, il représente le Morbihan au 10e Congrès national du Parti Socialiste lequel se déroule à Brest dans le Finistère. Dans le compte-rendu de cette manifestation, quelques lignes concernent la nette progression des effectifs dans le Morbihan, due principalement à l’action du conseiller municipal de Lorient : « Le Morbihan, qui éprouvait une légère perte de 11 adhérents a réalisé en 1912 un gain relativement considérable de 211 cotisants.»

Un professeur va être poursuivi pour avoir critiqué la loi de 3 ans.

Depuis la loi du 21 mars 1905, le service militaire obligatoire concerne tous les citoyens enrôlés sous les drapeaux pendant deux ans. Mais devant les tensions internationales et le renforcement de l’armée allemande, la France envisage d’augmenter ses effectifs militaires. Le 20 février 1913, le nouveau Président de la République, Raymond Poincaré déclare dans son premier message au Parlement : « Il n’est possible à un peuple d’être efficacement pacifique qu’à condition d’être toujours prêts à la guerre. » Dans ces conditions et à la demande de l’État-major général de l’armée, le gouvernement d’Aristide Briand porte la durée du service de deux à trois ans « strictement et rigoureusement égal pour tous, sans aucune dispense. » Le 6 mars 1913, le ministre de la Guerre, Eugène Etienne, présente le projet de loi portant le service militaire à trois ans. Cette décision est vigoureusement combattue au Parlement par Édouard Vaillant et Jean Jaurès. À Lorient, le socialiste Louis-Fréderic Bonneaud, profite du conseil municipal du 30 mai 1913, pour proposer un vœu concernant la loi de 3 ans : « Le Conseil municipal de Lorient, considérant que le projet des trois ans est surtout une manœuvre cléricale et nationaliste contre les travailleurs et la République elle-même ; qu’il ne donnera pas un homme de plus à la défense nationale, mais qu’il risque d’affaiblir et de ruiner le pays ; qu’il est condamné par tous les meilleurs républicains, ainsi que par de nombreuses notabilités militaires ; Émet le vœu que le Parlement repousse ce projet néfaste et inutile ; Invite les élus du Morbihan à donner à la défense nationale le maximum d’efficacité en se prononçant pour le maintien des deux ans, l’emploi des réserves et l’armement général du peuple. Nous avons le devoir de nous associer à la campagne qui soulève tout le pays ….. » Cette lecture est entrecoupée par de nombreuses interruptions car les protestations des élus sont véhémentes et fustigent « le sans-patrie ». Le maire Pierre-Louis Esvelin est contraint d’interrompre l’orateur car : « Le conseil municipal ne peut pas délibérer sur une question semblable » et soumet le vœu aux élus qui refusent de l’examiner.

Étroitement surveillé, le socialiste Louis-Fréderic Bonneaud est l’objet de nombreuses tracasseries administratives. Le 26 juin 1913, le journal L’Humanité titre : « Un professeur va être poursuivi pour avoir critiqué la loi de 3 ans.» En effet, le militant Bonneaud est traduit devant le Conseil départemental du Morbihan et acquitté des charges qui pèsent contre lui. L’Humanité écrit : « Ni révocation, ni déplacement du professeur socialiste Bonneaud (…)  Le gouvernement de M. Barthou et son préfet, M. Roth, en sont pour leur honte ! »  Débarrassé de cette procédure, il poursuit son combat contre la loi des trois ans, organise des réunions et recueille de nombreuses signatures opposées au vote du passage du service national de deux à trois ans. Malgré l’engagement des socialistes, la loi voulue par le général Joffre, chef d’état-major des armées est votée, le 19 juillet 1913.

Désirant renforcer son implantation, il se présente aux élections législatives du 26 avril 1914 dans la 2e circonscription de Lorient à la demande des groupes socialistes du département « afin d’opposer aux programmes stériles ou haineux des partis bourgeois, le programme de liberté complète, d’égalité devant le travail, de justice et de fraternité, qui est celui du Parti Socialiste ». Dans des tracts abondamment distribués, il demande aux électeurs de le choisir : 

« Vote pour Bonneaud le 26 avril.

Vote contre tous les bourgeois, pour le candidat des travailleurs, pour le candidat des paysans. En avant ! Pour la liberté, pour l’égalité ! Pour le paysan. »

Malgré une campagne ardente et virulente, les électeurs ne le suivent pas et lui préfèrent  le député sortant Ernest Lamy (1867-1927) facilement réélu. Mais pour Louis Bonneaud c’est un tremplin pour d’autres joutes électorales et dans cette perspective, il remercie chaleureusement « les 1761 d’entre vous qui ont affirmé sur mon nom leur confiance dans l’idéal socialiste, et dans le parti des travailleurs (…) Ce n’est qu’un début, et le travail de propagande commence à peine. »  Hélas, les évènements des mois à venir vont interrompre son action militante.

La marche à la guerre

Le 28 juin 1914, l’attentat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, héritier du trône d’Autriche-Hongrie cristallise les tensions. Les socialistes français tentent d’enrayer l’engrenage infernal de la guerre en organisant des manifestations en faveur de la paix.  Le 28 juillet, à Lorient, un meeting « À bas la guerre » rassemble un millier de personnes. Après les interventions des citoyens François Le Levé, Louis Cren, Louis Bonneaud et Yves Trevennec, une motion est adressée au gouvernement: « Le Comité fédéral, après examen de la situation créée par le conflit austro-serbe, fidèle aux résolutions des Congrès nationaux et internationaux du Parti socialiste, résolument hostile à toute guerre qui constitue un recul de la civilisation, affirme hautement sa volonté de voir le gouvernement français tenter tous les efforts possibles, non seulement pour localiser le conflit, mais encore pour que le différend entre l’Autriche et la Serbie soit liquidé, sans effusion de sang. Il invite tous les gens de cœur à seconder toute action menée en faveur de la paix, et à manifester leur opinion en toute occasion au cri de : « À bas la guerre ! » Les campagnes s’intensifient et  devant la guerre « ce péril perpétuel » qui lentement fait son chemin, le leader socialiste Jean Jaurès dénonce « le massacre à venir » et écrit le 31 juillet dans L’Humanité : « Toute chance d’arrangement pacifique n’a pas disparu. Le plus grand danger, à l’heure actuelle, n’est pas dans les évènements eux-mêmes. Il est dans l’énervement qui gagne, dans les impressions subites qui naissent dans la peur. » Ce même jour, Jean Jaurès est assassiné. « Jaurès, notre grand Jaurès est mort. Au moment où il revenait de tenter une suprême démarche auprès du ministre des Affaires étrangères en faveur de la Paix ! » Le désarroi des socialistes est grand et pour le président du Conseil, René Viviani : « Un abominable attentat vient d’être commis ; M. Jaurès, le grand orateur qui illustrait la tribune française, a été lâchement assassiné. Je me découvre personnellement, et au nom de mes collègues, devant la tombe si tôt ouverte du républicain socialiste qui a lutté pour de si nobles causes, et qui en ces jours difficiles, a dans l’intérêt de la paix, soutenu de son autorité l’action du gouvernement. Dans les graves circonstances que la patrie traverse, le gouvernement compte sur le patriotisme de la classe ouvrière et de toute la population pour observer le calme et ne pas ajouter aux émotions publiques par une agitation qui jetterait la capitale dans le désordre. » Pour les socialistes lorientais, c’est « la plus belle, la plus pure des existences » qui disparaît et tout en s’associant aux propos du président du Conseil, ils souhaitent rendre hommage à la mémoire « de notre illustre camarade » en poursuivant « son œuvre sans relâche. » C’est le dernier communiqué de presse de Louis Bonneaud, car la mobilisation générale met un terme à ses projets. En présence de l’agression allemande, il rejoint le 307e régiment d’infanterie qui cantonne à Paris avant de partir le 24 août 1914 au front. Le 28 août, l’ennemi est signalé à proximité du village de Moislains dans la Somme. C’est le premier affrontement mais aussi le dernier pour Louis Bonneaud qui tombe héroïquement les armes à la main « non seulement pour l’existence de la Patrie, non seulement pour la grandeur de la France, mais pour la liberté, la République, la civilisation» à l’âge de 28 ans. Le 24 novembre 1967 en hommage à son action et à ses engagements, le conseil municipal de Lorient attribue le nom de  Frédéric Bonneaud à une place de la ville, juste récompense pour cet homme de foi républicaine et laïque. Il habitait 17 rue Dupleix à Lorient.